LES EXPERTS: CI

Stéphanie Simard, Université du Québec à Trois-Rivières.

Les développements dans le domaine de la psychologie cognitive au cours du 20e  siècle ont profondément modifié les approches pédagogiques et les courants de pensée en sciences de l’éducation. Notamment, le courant cognitif qui s’intéresse principalement au traitement de l’information et le courant constructiviste, basé sur les théories du développement de Piaget et sur le courant socioconstructiviste (Vygotsky et Bruner) influencent grandement les approches pédagogiques utilisées dans les écoles québécoises. Parmi celles qui ont fait couler beaucoup d’encre lors de la mise en place du renouveau pédagogique au tournant du 21e siècle, citons les compétences transversales, les approches intégratives telles que l’interdisciplinarité et  l’approche par projets et par problèmes.

Considérant l’importance de l’information dans notre société contemporaine, chaque professeur, toutes disciplines confondues, est donc maintenant appelé à intégrer la recherche d’informations dans ses activités disciplinaires. Dans la pratique, plusieurs obstacles à la réussite de cette approche intégrative ont pu être observés.

Les profs sont-ils assez outillés?

Pour saisir la nature de ces obstacles, nous allons regarder du côté du contexte universitaire. Langevin et Gagnon (2005) rapportent un problème didactique important. Les professeurs ne sont pas formés pour enseigner la résolution de problèmes de recherche d’informations. « Plus souvent qu’autrement, les professeurs eux-mêmes ne détiennent pas les compétences qu’ils exigent de leurs étudiants lorsqu’il s’agit de mener des recherches bibliographiques par exemple. » (p. 4).

Ainsi, on retrouve des professeurs qui souvent sont plus préoccupés par le contenu disciplinaire que par les compétences transversales, se sentant obligés et pris au dépourvu lors d’intégrer l’enseignement de la résolution de problèmes en recherche d’informations dans leurs objectifs de cours.

Les CI un apprentissage naturel?

Un autre problème courant est de croire que le développement de l’expertise à la résolution de problèmes de recherche d’informations se fera spontanément (S. Brand-Gruwel, Wopereis, & Walraven, 2009). Je ne suis pas de cet avis. Au contraire je préconise qu’une attention stratégique doive être portée à l’enseignement de l’expertise en résolution de problèmes de recherche d’informations.

Combien de fois un étudiant désespéré est venu à la bibliothèque me demander : « Est- ce que vous donnez des cours afin que la recherche d’informations devienne facile, rapide, efficace et même agréable pour moi comme elle l’est pour vous? ». Et c’est toujours avec une petite pointe de déception dans la voix que je recommande l’étudiant aux services de la bibliothèque qui offrent des ateliers  introduisant les outils de recherche tels que les bases de données bibliographiques (ex. ERIC, Web of Science, MedLine, etc), les moteurs de recherche web (ex. Google Scholar) ou les outils de gestion bibliographique (ex. EndNote, Zotero, RefWork, etc).

Lors de ces ateliers, l’étudiant aura droit à un survol, genre vente à pression, des outils de recherche mis à sa disposition. Il apprendra que ces outils spécialisés, puissants et efficaces sont accompagnés de techniques d’utilisation compliquées. Il apprendra qu’il y a des professionnels qu’on nomme « bibliothécaires », qui en sont experts. Qu’est-ce que l’étudiant retire de ces formations? Quelques connaissances déclaratives sur les outils de recherche, quelques connaissances procédurales et il retiendra sans doute que les bibliothécaires font partie d’une organisation professionnelle  assez ésotérique s’apparentant peut-être à la franc-maçonnerie.

Bref, on a d’une part les bibliothécaires, les experts en résolutions de problèmes en recherche d’informations qui offrent des formations s’intégrant  difficilement au contexte des apprentissages disciplinaires; d’autre part, on retrouve des professeurs qui ne sont pas experts en science de l’information et qui sont plus préoccupés par le contenu disciplinaire.  Alors, comment amener les étudiants à développer une expertise en résolution de problèmes de recherche d’informations?

Références

Brand-Gruwel, S., Wopereis, I., & Walraven, A. (2009). A descriptive model of information problem solving while using internet. Computers and Education, 53(4), 1207-1217. Chi, M.,

Langevin, L., & Gagnon, C. (2005). La formation des formateurs aux compétences informationnelles. Rapport de recherche dans le cadre du projet sur les compétences informationnelles de l’UQ. Montréal: UQAM.

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À propos de simarst

Bibliothécaire

10 Réponses vers “LES EXPERTS: CI”

  1. Je suis tout à fait d’accord avec Stéphanie de Trois-Rivières. Je suis bibliothécaire à l’UQAC(spécialiste en information documentaire) attitrée aux étudiants en sciences de l’éducation (des futurs enseignants). Lorsque je les rencontre pour leur donner une formation, je leur dis que ce sont eux les futurs enseignants qui permettront le développement des compétences informationnelles chez les jeunes de tous âges. Ils ont une responsabilité face à ces compétences informationnelles transversales qu’ils se doivent de bien transmettre à leurs élèves, qu’ils soient en première année ou en secondaire V. Cette vérité les interpelle. Ce ne sont pas des professeurs d’université que je rencontre mais des futurs professeurs au niveau primaire et secondaire: Mais si on commence la sensibilisation à ce niveau, on aura peut-être un jour des changements de comportement chez nos étudiants qui entreront dans nos universités. En se souhaitant bonne chance,

    Sylvie Bourgeois

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  2. Je vous invite à prendre connaissance du livre que j’ai piloté paru en 2010 aux éditions Asted: L’intelligence informationnelle les acteurs, les défis et la recherche de sens.

    Plusieurs auteurs ont abordé ce thème sous différents angles.

    Danielle Boisvert

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  3. Bonjour Stéphanie,

    Dans ton courriel nous invitant à prendre connaissance de ton billet, tu le qualifies de « provocateur »… Provocateur ou blessant pour les collègues qui se décarcassent pour donner des ateliers ? Les deux, et c’est une arme à deux tranchants. Je sais pas si j’ai encore le goût d’inverstir dans les formations documentaires de groupe, elles sont si inutiles. Que proposerais-tu comme solutions?

    Je me demande aussi comment tu peux faire la promotion des ateliers offerts chez-nous avec coeur, si nos offres sont tellement au-dessous de tout et n’offrent que quelques petites habiletés en nous permettant de poser comme experts méprisants face aux étudiants… Et la valorisation de notre rôle de formateur, où est-elle?

    Comme coup de gueule, c’est réussi! Pour lancer la discussion aussi, peut-être. Mais comme claque en pleine face, c’est parfait!

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    • Merci d’avoir pris le temps de commenter mon billet. La critique n’est pas individuelle, mais vise plutôt à faire ressortir le fait que l’espace alloué aux bibliothécaires pour répondre aux besoins des CI des étudiants est insuffisant.

      Nous sommes dans une société de savoir et les connaissances ne cessent de se multiplier ! Les compétences informationnelles sont indispensables et nous avons besoins davantage de temps alloué, et d’une place qui nous revient pour transmettre nos compétences aux étudiants.

      Oui, les formations documentaires de groupe j’y crois. C’est important ce que nous faisons. Ces connaissances sur les outils de la bibliothèque, il faut continuer à les enseigner et ce, par toutes sortes de moyens : les formations de groupes, les cours en ligne, la formation à distance, etc. Il ne faut pas lâcher. Mais il faut faire plus. Et je dis « nous » dans un sens large. C’est un « nous » qui se veut multidisciplinaire et transversal.

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      • Hélène Gaudette 22 février 2011 à 14:43

        Un encouragement, c’est toujours apprécié…

        Cependant, je trouve que le ton utilisé dans le billet est trop critique pour que je sente, lors de sa lecture, le but qui semblait visé. Quand on écrit « l’étudiant (…) apprendra qu’il y a des professionnels qu’on nomme « bibliothécaires », qui en sont experts. Qu’est-ce que l’étudiant retire de ces formations? Quelques connaissances déclaratives sur les outils de recherche, quelques connaissances procédurales et il retiendra sans doute que les bibliothécaires font partie d’une organisation professionnelle assez ésotérique s’apparentant peut-être à la franc-maçonnerie. », on peut le prendre comme une évaluation pour le moins négative de notre travail.

        Plutôt que de souligner la pauvreté des connaissances acquises oule rôle ésotérique du bibliothécaire, il me semblerait plus approprié de parler des difficultés d’arrimage entre les profs et les bibliothécaires, des défis liés au contenu vs le temps disponible (durée des ateliers et disponibilité du personnel professionnel), etc…

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    • Je suis également en accord avec les propos de Stéphanie. Si on veut instaurer des changements, on doit d’abord cibler ce qui fonctionne moins bien dans les pratiques actuelles. Autrement, pourquoi les changer ?
      Je suis convaincue que la plupart des formations de groupe données par les bibliothécaires sont de très haute qualité et que vous ne vous décarcassez pas pour rien Hélène : elles sont utiles, mais insuffisantes. Faute de mieux, il faut donc continuer de les offrir et de les promouvoir, de les améliorer et de s’assurer que les étudiants en retirent le plus grand bénéfice possible. Mais on doit être conscient des limites de ce type d’enseignement et tenter, comme le mentionne Stéphanie, de trouver de nouvelles avenues plus prometteuses.

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  4. De mon côté, je n’ai pas trouvé le billet de Stéphanie si provocateur. Au contraire, il y a plusieurs vérités dans ce qu’elle dit et bien des bibliothécaires-formateurs ressentent la même chose. Ce n’est pas une raison pour se démotiver, mais parfois essayer d’exprimer ce qu’on ressent en utilisant un ton plus critique est plutôt libérateur 🙂

    Je suis d’accord sur quelques points. Je pense qu’avec le temps qui nous est accordé, il faut être conscient que les étudiants ne deviendront pas compétents après une seule formation de 3 heures. Plusieurs formations visent plutôt l’acquisition de connaissances déclaratives et procédurales et ce qu’on espère bien souvent, c’est qu’en suivant plusieurs formations et en pratiquant dans le cadre de leur cours, ils deviendront plus compétents. Alors, je suis d’accord avec Stéphanie lorsqu’elle écrit : « Un autre problème courant est de croire que le développement de l’expertise à la résolution de problèmes de recherche d’informations se fera spontanément ».

    Je pense aussi qu’on oublie trop souvent l’importance des questions pédagogiques et l’importance des objectifs de formation. Quand une formation vise des objectifs comme  » Reconnaître, se familiariser, désigner, identifier, etc. » on est vraiment plus dans la connaissance que dans l’acquisition de compétences qui sont plutôt « analyser, créer, produire, comparer, critiquer, etc. » C’est très difficile de bien répondre à nos attentes et aux attentes des étudiants lorsque les objectifs cognitifs ne sont pas adaptés. Bref, on pourrait facilement faire un autre billet sur ce sujet !

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  5. Jean-Philippe Pouliot Réponse 8 avril 2014 à 10:03

    Je reprend connaissance de ton billet concernant l’actualisation de la Tribune, et je trouve que deux ans plus tard, il est toujours aussi pertinent. Tu poses d’excellentes questions qui doivent être posées. La bonne réponse? J’en ai aucune idée. Mais face à un constant généralisé de la faible popularité des ateliers à inscription volontaire, force est de constater qu’il y a quelque chose qui fonctionne mal.

    Je sais que depuis la rédaction de cet article, l’UQTR a arrêté de donner des ateliers libres. En avez-vous eu des feedbacks?

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    • Bonjour J-P,
      Effectivement, à l’hiver 2014, nous n’avons pas offert de formation documentaire générale de groupe. Aucun commentaire depuis : c’est passé inaperçu. Ceci étant dit, nous offrons de plus en plus d’ateliers intégrer dans les cours, c’est-à-dire que les profs développent les compétences informationnelles des étudiants, et ils nous demandent de l’aide pour les outils spécialisés. Toutefois, j’ai un profs qui enseigne à un groupe de 4e année au BEPEB qui m’a confié qu’il ne fait plus venir son bibliothécaire disciplinaire, car les outils et méthodes de recherche documentaire spécialisés dépassent la zone de développement proximal des étudiants. Ainsi, les étudiants sont capables de trouver quelques articles dans L’Outil de découverte, et la formation se concentre sur l’analyse de ces textes et non sur la recherche? Je ne sais pas trop quoi en penser…
      Par ailleurs, à mon séminaire de doctorat, le prof suggère aux étudiants (doctorants on s’entend) d’aller faire un tour dans Google Scholar pour leur recension… et aucun bibliothécaire n’est là pour accompagner la démarche, bref offrir le soutien. Les pauvres doctorants, ils ont de la difficulté à produire leur recension; ils y passent des années. Avec un taux d’abandon élevé aux cycles supérieurs, je crois qu’il y a un espace pour nous (les Experts-CI) là. Enfin, je l’espère… Je te fais suivre du matériel que nous avons produit dans le cadre d’un atelier pour les cycles supérieurs : fort apprécié des étudiants d’ailleurs : https://oraprdnt.uqtr.uquebec.ca/pls/public/docs/GSC1372/F1218783899_FINALE_Guide_Cycles_Sup_rieurs.pdf

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