La prise de notes collaborative

Par Vincent Laberge | Agent de recherche et coordonnateur de C-UTILE | vincent.laberge@etsmtl.ca

Site web: https://sites.google.com/a/etsmtl.net/c-utile/

Mise en contexte

            La compétence informationnelle est un thème large incluant toutes les compétences permettant « à une personne d’évoluer dans la société du savoir et d’utiliser l’information de façon critique en vue de répondre à un besoin, qu’il s’agisse de résoudre un problème, de prendre une décision, de développer ses connaissances, de créer un document, une œuvre ou un produit ou, plus simplement, de poursuivre sa formation. » (Direction des bibliothèques, 2004). Dans cette optique, la prise de notes efficace est une compétence critique à développer pour l’apprentissage de nouvelles informations dans le cadre de l’enseignement supérieur et de la formation continue.

 

Le défi de la prise de notes en classe

            Dans la plupart des universités, la prise de notes dans les cours est un exercice auquel sont soumis les étudiants en vue de laisser des traces écrites des sujets abordés durant le cours. Selon Van der Meer (2011), les étudiants universitaires font face à plusieurs défis lors de leur autoapprentissage à la prise de notes. En effet, selon cet auteur, l’action de prendre des notes ne doit pas se limiter à un exercice d’enregistrement, mais doit aller au-delà, en permettant à l’étudiant de comprendre la structure de l’information, ce qui facilite l’assimilation des apprentissages et priorise les concepts importants.

Au niveau cognitif, Piolat, Olive et Kellogg (2005) démontrent que la prise de notes est une tâche cognitive complexe nécessitant une compréhension rapide et une mémoire de travail efficace puisque l’étudiant doit rapidement sélectionner l’information et la traiter simultanément.

L’effet du travail d’équipe sur la motivation

            Depuis plusieurs années, les universités québécoises ont pris un grand virage vers les travaux d’équipe obligatoires en se basant sur les recherches en pédagogie. Selon la théorie du contrôle de Glasser (1986), afin de susciter sa motivation, l’étudiant doit avoir un sentiment d’appartenance, se sentir important et ressentir du plaisir et de la liberté en accomplissant des tâches qui représentent un défi.

Il va de soi que travailler avec des coéquipiers distribue la tâche, mais dans le cas d’un travail complexe qui requiert une bonne coordination entre les membres de l’équipe, un certain niveau de plaisir peut s’en dégager. C’est là l’effet principalement recherché par un grand nombre d’étudiants qui s’adonnent à des loisirs d’équipe comme des sports et plusieurs jeux vidéo.

La conclusion logique: la prise de notes collaborative

Puisque le travail d’équipe peut avoir un effet bénéfique sur la motivation, il serait intéressant d’évaluer la possibilité de découper le travail de prise de notes entre plusieurs collaborateurs qui auraient des rôles complémentaires pour maximiser le potentiel d’apprentissage de tous les étudiants en diminuant la quantité moyenne du travail purement clérical de la recopie des notes.

Cette approche est maintenant possible grâce à l’édition synchrone de documents sur Internet. De plus, l’utilisation des ordinateurs en classe est reconnue pour contribuer au développement des compétences informationnelles des étudiants par la recherche en direct d’informations complémentaires à la compréhension du cours sur le Web (Karsenti, Collin et Dumouchel, 2012).

Afin d’alléger la charge cognitive de la prise de notes pour les étudiants tout en mettant à profit l’effet motivant de la collaboration, il est nécessaire d’explorer le potentiel des technologies de collaboration synchrone comme l’éditeur de documents Google Docs ou un éditeur de cartes conceptuelles tel Lucid Chart ou Cacoo.

Le découpage des rôles dans la prise de notes collaborative

Pour éviter un chevauchement des rôles et responsabilités des coéquipiers dans la prise de notes collaborative et augmenter l’interdépendance des coéquipiers, il est essentiel de découper la prise de notes en sous-tâches que chacun peut accomplir en synchronie. Dans une étude qui visait à développer un logiciel maison de prise de notes collaborative, Reilly et Shen (2011) ont proposé un découpage en quatre rôles distincts : le noteur, le réviseur, le commentateur et le questionneur. Afin de poursuivre sur sa piste, les quatre rôles définis par Reilly et al. (2011) ont été bonifiés et détaillés dans le présent article.

Le noteur et le réviseur sont des rôles de base: un étudiant typique qui prend des notes seul est contraint de jouer le noteur/réviseur afin d’avoir l’information nécessaire à la compréhension de la matière.

  • Le rôle de noteur consiste à prendre en note tout ce qui est dit, utiliser des abréviations judicieusement et évaluer quelles parties du discours de l’enseignant sont superflues.
  • Le rôle de réviseur vise à ajouter des détails aux notes brutes, corriger des erreurs de compréhension, insérer des éléments complémentaires à la compréhension comme des équations, graphiques et exemples.

Le commentateur et le questionneur sont des rôles de support: un étudiant excellent qui prend des notes seul peut jouer le commentateur/questionneur en même temps que les rôles de base (noteur et réviseur) afin d’enrichir sa compréhension de la matière présentée à même la séance de cours. Dans les faits, les rôles de support sont généralement exploités par les étudiants qui prennent peu de notes de cours, leur style d’apprentissage se concentre sur le discours oral de l’enseignant et leur capacité à assimiler la matière rapidement.

  • Le rôle du commentateur est de mettre l’emphase sur les parties importantes en surlignant des passages dans les notes, il peut aussi noter les faits et gestes de l’enseignant qui donnent des indices sur l’importance du contenu (expressions faciales et intonations). Le commentateur peut aussi ajouter des références web trouvées durant le cours et faire des liens avec les lectures obligatoires du cours.
  • Le rôle du questionneur consiste à découper les notes prises selon la structure que l’enseignant donne à son cours en ajoutant des sous-titres et en numérotant les sections du document commun de prise de notes. Il doit aussi créer des questions en lien avec la matière qu’il serait plausible d’avoir à l’examen, sans hésiter à les poser à l’enseignant si cela est nécessaire. Le questionneur aide à la compréhension de la matière par l’équipe en facilitant la révision des notes et la rétention de questions clés.
  • Tous les rôles sont complémentaires et interdépendants. Ils ont aussi une valeur ajoutée équivalente sur la tâche d’écoute d’un cours. Le travail d’équipe permet donc une meilleure prise de notes par la spécialisation des coéquipiers dans ces quatre rôles.

Les étudiants entre eux doivent s’assurer que chaque coéquipier ait une charge de travail équitable. La motivation s’en trouvera augmentée. Au niveau professionnel, sur le marché du travail, les compétences informationnelles développées par la prise de notes collaborative sont valorisées :

  • Le noteur est un rôle qui développe la vitesse de frappe,
  • Le réviseur est un rôle qui développe la maîtrise du français écrit et des éditeurs de formules/graphiques,
  • Le commentateur est un rôle qui développe le sens des priorités et la littératie numérique (recherche de liens web)
  • Le questionneur est un rôle qui développe l’esprit critique et contribue à la vue d’ensemble.

Le nombre d’étudiants par équipe

Quatre rôles sont proposés pour la prise de notes efficace, car c’est aussi le nombre suggéré d’étudiants par équipe. Comme mentionné dans l’étude de Reilly (2011), ce nombre est idéal puisqu’il convient à la quantité maximale d’informations qu’un étudiant peut traiter simultanément. Cinq étudiants et plus entrainent une surcharge cognitive, épuise et déconcentre.

Voir la figure 1, tirée de Reilly (2011).

figure 1 Reilly

Rien n’empêche les étudiants d’assumer plus d’un rôle à la fois afin de leur laisser la latitude dont ils ont besoin. Des étudiants excellents peuvent aussi assumer les 4 rôles seuls. Par contre, dans ce cas-ci, ils ne bénéficieront pas de l’effet motivant de la coopération sociale.

L’outil proposé pour la prise de notes: Google Drive

Cet outil gratuit multiplateforme peut être utilisé de façon sécuritaire sur un ordinateur public sans installation de logiciel. Le document (texte, présentation, tableur ou dessin) est édité à travers une fenêtre de navigateur sur les ordinateurs et sur une application dédiée sur les appareils mobiles (texte seulement).

Ordinateur portable:http://drive.google.com

Android: https://play.google.com/store/apps/details?id=com.google.android.apps.docs&hl=en

iOS: https://itunes.apple.com/fr/app/google-drive/id507874739?mt=8

D’autres outils de collaboration synchrone gratuits pourraient être testés: Evernote (texte), LucidChart et Cacoo (cartes conceptuelles).

Les défis de la mise en place de la prise de notes collaborative

On peut dénombrer plusieurs obstacles à la mise en place de ce système, notamment la disponibilité de la technologie et la coopération des étudiants.

Du côté technologique, deux problèmes sont à résoudre. Le premier concerne l’infrastructure scolaire. La présence de WiFi performant dans les locaux de classe est nécessaire afin d’utiliser des logiciels de collaboration synchrone. De plus, le nombre de prises de courant dans les classes devra être accru pour accommoder le nombre grandissant d’ordinateurs portables qui seront utilisés. Le second problème technologique concerne la possession d’appareils par les étudiants. Bien qu’ils soient de plus en plus nombreux à disposer d’un appareil intelligent ou d’un ordinateur portable, tous n’ont pas nécessairement les moyens financiers. Les initiatives de prêt d’ordinateurs portables seront compatibles avec cette approche puisque tous les fichiers sont stockés en ligne sur les plateformes suggérées.

La coopération des étudiants est le second obstacle à cette approche. En effet, s’il n’y a pas de système de récompense mis en place pour la prise de notes collaborative, il y a peu de chances que les étudiants aient suffisamment de bonne volonté pour essayer cette approche par eux-mêmes.

Conclusion

Les extrants recherchés par cette approche sont une augmentation de la motivation académique et le développement des compétences transversales utiles au niveau professionnel, notamment la vitesse de frappe, la qualité du français écrit, la littératie numérique, l’esprit critique face à de nouvelles informations et le travail d’équipe.

Les moyens de diffuser ces pratiques et de développer de nouvelles habitudes de prise de notes chez les étudiants sont limités et une collaboration avec des pédagogues expérimentés serait souhaitable afin d’étudier les possibilités de mise en œuvre.

La finalité du projet d’ici quelques années est de valider une stratégie de prise de notes collaborative via la technologie afin d’améliorer la manière dont les étudiants universitaires prennent des notes et interagissent entre eux durant les cours.

Bibliographie

Direction des bibliothèques (2004) Apprivoiser l’information pour réussir Université de Montréal

Karsenti, T., Collin, S. et Dumouchel, G. (2012). L’usage intensif des technologies en classe favorise-t-elle la réussite scolaire ? In Wentzel, B. et Boechat-Heer, S. Génération connectée(pp. 71-89). Genève: Peter Lang.

Piolat, A., Olive, T., Kellogg, R. T., (2005). Cognitive effort during note taking. Applied Cognitive Psychology 19(3): 291-312

Reilly, M., & Shen, H. (2011, March 20). Shared note-taking: A Smartphone-based approach to increased student engagement in lectures. Presented at the IWCES, Flinders University, Australia.

Glasser, W. (1986). Control theory in the classroom, New York: Perennial Library Press.

Van der Meer, J. (2011). Students’ note-taking challenges in the twenty-first century: considerations for teachers and academic staff developers. » Teaching in Higher Education 17(1): 13-23.

Publicités

À propos de vincentlaberge

Coordonnateur de C-UTILE, la communauté de pratique pour l'utilisation des technologies de l'information dans l'enseignement (réseau de l'UQ).

11 Réponses vers “La prise de notes collaborative”

  1. Voilà un article très intéressant que vais assurément partager avec les membres de la communauté de pratique dont je suis l’animatrice (Réseau REPTIC). Le Profil TIC des étudiants du collégial que nous avons développé (il est actuellement en révision), inclut une habileté sur le travail collaboratif. Votre article met en lumière les avantages à y recourir tout en indiquant soulignant les obstacles à éviter. Bravo et merci !

    J'aime

  2. Peu importe que nous la considérions comme une habileté informationnelle ou TIC, la prise de notes, qu’elle soit en classe, en équipe ou en lecture active est importante. Merci pour ce récit motivant et créatif.

    J'aime

  3. J’ai continué à travailler le concept depuis, j’en fais mon projet de maîtrise.

    Voir mon affiche de congrès ici: http://veilletechnopedagogique.blogspot.ca/p/affiche-la-prise-de-notes-collaborative.html

    Au plaisir!

    J'aime

Rétroliens/Pings

  1. La prise de notes collaborative | MOOC & E-... - 1 octobre 2013

    […] Par Vincent Laberge | Agent de recherche et coordonnateur de C-UTILE | vincent.laberge@etsmtl.ca Site web: https://sites.google.com/a/etsmtl.net/c-utile/ Mise en contexte La compétence …  […]

    J'aime

  2. Recherches | Pearltrees - 1 octobre 2013

    […] La prise de notes collaborative […]

    J'aime

  3. La prise de notes collaborative | Éducat... - 2 octobre 2013

    […] Par Vincent Laberge | Agent de recherche et coordonnateur de C-UTILE | vincent.laberge@etsmtl.ca Site web: https://sites.google.com/a/etsmtl.net/c-utile/ Mise en contexte La compétence …  […]

    J'aime

  4. La prise de notes collaborative | TIC et r&eacu... - 2 octobre 2013

    […] Mise en contexte : la prise de notes collaborative doit faire partie des compétences informationnelles que les étudiants devraient développer.Intéressant quand on sait que « notre » Profil TIC des étudiants inclut une habileté portant sur le travail collaboratif.Le défi de la prise de notes collaboratives : elle fait appel à des opérations cognitives complexes : sélectionner l’information pertinente et la traiter tout à la fois.Ceci rejoint un des principes à la base du Profil TIC des étudiants : la maîtrise des habiletés du Profil par les étudiants contribue à favoriser le développement d’opérations cognitives complexes L’effet du travail d’équipe sur la motivation : les recherches tendent à démontrer que le travail d’équipe crée un sentiment d’appartenance qui peut accroître la motivation à accomplir la tâche.Un sujet de recherche intéressant pour ceux et celles qui s’intéressent au lien TIC et réussite ? J Le découpage des rôles dans la prise de notes collaborative et le nombre de membres d’étudiants par équipe : l’article présente le rôle et les tâches des coéquipiers (le noteur, le réviseur, le commentateur, le réviseur) L’outil proposé : bien sûr, c’est Google Drive qui peut être utilisé sur un ordinateur, une tablette tactile, etc. Les défis de la mise en place de la prise de notes collaborative :Technologiques : accès au sans fil, disponibilité des ordinateurs par les étudiantsLa coopération des étudiants : il importe de s’assurer que les étudiants sont prêts à coopérer, quitte à ce que cette coopération soit encouragée par l’attribution de points supplémentaires.  […]

    J'aime

  5. Lu cette semaine (weekly) | relation, transformation, partage - 6 octobre 2013

    […] La prise de notes collaborative | Tribune Compétences Informationnelles […]

    J'aime

  6. La prise de notes collaborative | Réseau... - 15 octobre 2013

    […] La compétence informationnelle est un thème large incluant toutes les compétences permettant « à une personne d’évoluer dans la société du savoir et d’utiliser l’information de façon critique en vue de répondre à un besoin, qu’il s’agisse de résoudre un problème, de prendre une décision, de développer ses connaissances, de créer un document, une œuvre ou un produit ou, plus simplement, de poursuivre sa formation. » (Direction des bibliothèques, 2004). Dans cette optique, la prise de notes efficace est une compétence critique à développer pour l’apprentissage de nouvelles informations dans le cadre de l’enseignement supérieur et de la formation continue.  […]

    J'aime

  7. La prise de notes collaborative « REPTIC - 14 novembre 2013

    […] Consulter la ressource : tribuneci.wordpress.com […]

    J'aime

  8. Méthode de prise de notes et TIC | REPTIC - 25 novembre 2014

    […] La prise de notes collaborative sur le site de Tribune Compétences Informationnelles : en lien avec cette étude : Reilly, M., & Shen, H. (2011, March 20). Shared note-taking: A Smartphone-based approach to increased student engagement in lectures. Presented at the IWCES, Flinders University, Australia. […]

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s