Technocratie et compétences informationnelles

Le dernier Trend Report de l’IFLA formule des tendances qui feraient sûrement dire à mon dernier auteur fétiche, Evgeny Morozov, que le monde des bibliothèques souffre d’internet-centrisme. Dans son dernier livre, To save everything, click here : the folly of technological solutionism, c’est à cette vision d’Internet qu’il s’attaque. Je propose ici de vous résumer quelques aspects de son argumentation et de partager mes réflexions par rapport au monde des bibliothèques. Essentiellement, son livre relève les propos de plusieurs influenceurs actuels pour exposer comment les discussions autour de «L‘Internet » perdent souvent tout sens critique et tendent à nimber ce concept d’un caractère sacré. Voyons ce que nous proposent nos grands influenceurs du milieu des bibliothèques.

Révolution et paix dans le monde grâce à « L‘Internet ».

Lors de la conférence d’ouverture du Congrès des milieux documentaires, on nous a présenté le Trend Report de l’IFLA et deux tendances semblent infectées par l’internet-centrisme :

Tendance no 2 : “Online Education will democratise and disrupt global learning”

Tendance no 4 : ”Hyper-connected societies will listen to and empower new voices and groups”

Cette notion de rupture causée par «L‘Internet » revient fréquemment dans les discours analysés par Morozov. On entend aussi souvent parler de la révolution d’Internet (cette fameuse génération “digital native”). Concernant la rupture, le même genre de discours a été tenu dans le passé pour l’énergie nucléaire, pour l’électricité et pour les machines à vapeur. Bien des technologies de communication ont vu le jour, volant successivement la vedette à celle(s) déjà en place comme le télégraphe, la radio, le téléphone ou la télévision. Tout partout serait désormais différent, le monde serait sauvé, la démocratie se répandrait… Cela rappelle la tendance no 4, non? L’histoire montre bien que ces technologies n’ont pas maintenu leur suprématie, n’ont pas sauvé le monde et il en sera fort probablement de même pour « L‘Internet ».

Pour ce qui est du caractère révolutionnaire avec la venue d’une nouvelle génération, je crois que plusieurs parmi nous voient de façon anecdotique sur le terrain que toutes ces promesses de jeunes branchés, bien informés, collaboratifs, critiques, etc. sont loin de se concrétiser. Morozov signale quelques études plutôt mitigées quant à ces promesses et elles indiqueraient plutôt que cette génération ne peut pas être caractérisée comme étant numériquement avisée.

Solutionnisme

La pression ne cesse de s’exercer sur notre profession pour innover et se redéfinir afin d’accueillir cette génération « spéciale » et d’intégrer la technologie au goût du jour pour régler nos « problèmes ». Le commentaire de Morozov s’attaque aussi à ce qu’il nomme « solutionnisme », c’est-à-dire la tendance actuelle de réduire des problèmes très complexes à des problèmes simplifiés afin de pouvoir les résoudre avec des algorithmes ou des processus pouvant facilement être optimisés. Le hic est que les problèmes simplifiés sont souvent de faux problèmes et que les solutions qui leur sont apportées peuvent avoir des conséquences causant plus de dommages que les grands problèmes qu’on cherchait à résoudre. Les bibliothécaires formateurs sont-ils à l’abri du solutionnisme avec les outils qui se développent pour les usagers?

Exemple 1 : Patron Driven Acquisition (PDA)

Par exemple, est-ce réellement un problème que dans nos bibliothèques universitaires la majorité des livres soient peu empruntés? Évidemment que tous les employés de bibliothèques souhaitent voir la collection utilisée! Mais l’importance du problème justifie-t-elle l’utilisation d’une technologie comme le PDA (Acquisition initiée par les usagers? Cette imperfection de la collection n’a-t-elle pas un caractère souhaitable? L’imperfection, l’inefficacité, la possibilité de faire des erreurs, l’ambiguïté font partie de l’exercice de la liberté. Dans le cas de la collection, cette imperfection favorise une diversité de points de vue, diminue les chances de se retrouver avec des demandes d’achat de livres épuisés par exemple. Comme le souligne Morozov dans un autre contexte : ne tenir compte que des statistiques de consultation pour décider des solutions à adopter équivaut à favoriser la participation à la culture plutôt que de valoriser la culture elle-même. Est-ce la majorité de nos usagers qui participeront à la « culture » de la bibliothèque via le PDA? De quelle culture s’agit-il dans le contexte d’un PDA et d’une personnalisation de plus en plus grande de l’affichage des résultats (pensons aux caractéristiques personnelles demandées dans le compte usager du produit d’ExLibris)?

Exemple 2 : outil de découverte et SFX

Nous offrons des technologies qui cherchent à imiter Google (ex.: outil de découverte) et à faciliter l’accès à l’information pour nos usagers (ex.: SFX). Nous voulons que la recherche d’information soit facile et rapide alors que dans les faits, la recherche documentaire est difficile, chronovore et bien imparfaite. Nos technologies ont-elles créé un problème plus grave que ce que nous avions au départ? Les usagers sont désormais habitués à ce que l’information apparaisse à l’écran sans effort. La provenance de cette information et le traitement qu’elle reçoit dans le processus soulèvent peu d’intérêt, en dépit des conséquences sur la vie civique. Si cela exige plus que quelques clics, la charge cognitive est considérée comme trop grande… La recherche documentaire est par nature imparfaite et complexe. Que cette imperfection soit peut être une bonne chose après tout, voire même nécessaire à l’exercice pour devenir un expert de domaine, ne domine pas les discours. C’est une chose que d’espérer résoudre le problème des compétences informationnelles en fournissant des technologies facilitant l’accès  ̶ et peut-être même dans un avenir pas si lointain des technologies évaluant l’information (Truth Goggles). C’est toute autre chose que de convaincre les décideurs d’allouer différemment les ressources des bibliothèques, de revisiter certains choix technologiques et de donner plus de responsabilités aux bibliothécaires pour l’encadrement des étudiants. Cela dit, je les aime bien ces technologies…

La difficulté est de parvenir à engager les usagers dans le développement de leurs compétences informationnelles d’une manière signifiante non pas à l’aide d’artifices pédagogiques rendant l’expérience amusante (tant mieux, évidemment) et plutôt facile, pour faire avaler la pilule, mais par principe justement parce que le développement des compétences informationnelles est « morne » et difficile en général, mais non moins important. C’est un peu comme si les solutions technologiques avaient comme conséquence une dévalorisation de la formation documentaire. La solution aurait créé un problème, que le grand problème de départ n’avait pas.

Diète informationnelle

Comme autre tendance technologique solutionniste, il y aurait la diète informationnelle. Avec la consignation de données personnelles (par soi-même ou par des tiers), il y aura la possibilité d’être plus conscient de ce que nous lisons et de réajuster nos habitudes de consommation informationnelle vers de meilleures ou différentes sources d’information. L’application pourrait signaler à l’étudiant, par exemple, qu’il a passé beaucoup de temps à lire sur Wikipédia, et lui suggérerait de jeter un coup d’œil à Encyclopedia Britannica… au prix d’encore plus de données personnelles collectées, évidemment. Quelles sources d’information seront jugées « bonnes pour sa santé »? Une source peut être bonne, mais pas nécessairement les idées qui y sont encapsulées. L’évaluation de l’information comme activité cognitive sera-t-elle facilitée ou dévalorisée, comme nous l’expérimentons pour la recherche documentaire? L’étudiant perdra-t-il, dans la foulée, les bénéfices des discussions sur la valeur d’une source avec les condisciples, les professeurs et les bibliothécaires? L’usage des technologies n’est pas neutre et cet usage modifie la trame de nos sociétés…

« L‘Internet » : un objet de délibérations

La technologie n’a pas une marche autonome comme une force de la nature. Nos normes sociales, professionnelles, etc. n’ont pas nécessairement à s’adapter aux technologies. C’est plutôt les technologies qui devraient s’adapter à nos normes. Cela c’est historiquement passé, avec par exemple l’arrivée des automobiles (ex.: des débats sur le niveau de bruit dans les villes qui ont permis l’invention du silencieux…), et « L‘Internet » fait partie des objets de délibérations. Le monde des bibliothèques est-il en position de négocier l’évolution de ces technologies?

Si vous voulez lire ce livre qui m’a turlupiné le cerveau pendant le congé des fêtes :

Morozov, E. (2013). To save everything, click here : the folly of technological solutionism. New York, NY: PublicAffairs.

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About Cynthia Lisée

Bibliothécaire de référence à la Bibliothèque des sciences de l'UQAM (liaison avec les départements de mathématiques et d'informatique)

4 Réponses to “Technocratie et compétences informationnelles”

  1. Merci Cynthia Enfin une lecture intelligente des « technocraties » qui dominent sans libérer les humains ! Certains devraient bien relire Edgar Morin sur la complexité. Ici en France, nous pensons comme toi que la tyrannie du chiffre et du « tout technologique » sert le plus souvent à détruire l’humain, la réflexion, les valeurs. Certes tout semble plus simple, mais beaucoup de schémas nous sont imposés par la technologie, qui n’est pas du tout « patron-driven » mais fabriquée quelque part par des personnes qui ne pensent pas trop à la personne derrière son écran. Il faut nous réapproprier les choses…Amitiés Odile, Paris.

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  2. Un texte intéressant qui exprime tout haut ce que plusieurs pensent tout bas. Je lirai certainement ce livre.

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  3. Bonjour Cynthia, je suis un peu en retard avec mes lectures… Je crois que ce qui m’interpelle le plus dans ton billet, c’est la diffusion de « grandes tendances » dans notre profession. Où est l’évidence? Est-ce que notre profession serait devenue cordonnier mal chaussé? Alors, bravo pour ta réflexion et merci pour ce billet.

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  1. Tribune Compétences Informationnelles la collaboration au service du milieu documentaire | VEILLE - 24 février 2014

    […] Lisée, Cynthia. (2014, 29 janvier). Technocratie et compétences informationnelles [Billet de blogue]. Repéré de Tribune Compétences Informationnelles https://tribuneci.wordpress.com/2014/01/29/technocratie-et-competences-informationnelles/ […]

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