Compagnon Web des livres : un nid-de-poule numérique

Il existe actuellement trois supports documentaires : le papier, le support numérique et le support mixte (papier/web).  Nous nous pencherons dans ce qui suit sur l’impact de ce récent modèle éditorial sur le savoir-faire documentaire dans l’environnement académique.

Loyauté et profit ne vont plus de pair pour les petits éditeurs. De nouvelles opportunités s’offrent à eux, et les bibliothèques ne représentent pas la cible essentielle de leur plan d’affaires. L’époque de la clientèle institutionnelle est révolue, le temps est venu de privilégier la clientèle individuelle. À l’instar de la littérature de loisir, la littérature scientifique est en train de se refermer, technologie à l’appui, aux clients fidèles qui sont les bibliothèques et d’atteindre directement les individus à travers de moyens de diffusion personnalisés (Kindle, IPad, Compagnon Web, etc.).

Le bibliothécaire-formateur doit dorénavant ajouter une compétence à développer chez l’étudiant : identifier, s’approprier et utiliser la documentation web essentielle pour son apprentissage et disponible exclusivement pour l’usage personnel.

Les bibliothèques universitaires ne sont pas assez profitables pour les éditeurs spécialisés en documentation scientifique

Les manuels produits par ERPI, Reynald Goulet ou Chenelière Éducation, pour en nommer quelques-uns,  sont parfois accompagnés  d’un solutionnaire ou d’un recueil d’études de cas qui font l’objet d’un volume complémentaire. Cependant, ces volumes paraissent de moins en moins en format papier et davantage sous forme de Compagnon Web : à l’achat d’un volume imprimé, on reçoit en prime (sic) un code d’accès à la page web qui héberge le complément.

Prenons l’exemple suivant, tiré de l’éditeur Reynald Goulet [i] :

exemple Emanuela Chiriac

 

Le modèle commercial illustré ici comprend donc un livre avec un code d’accès. J’aimerais attirer votre attention sur deux aspects. Premièrement, le code d’accès à la partie web est un code individuel et non institutionnel. En d’autres mots, la bibliothèque acheteuse ne bénéficiera pas d’une licence de diffusion publique, et ce même si elle acquiert plusieurs exemplaires du manuel de base. Deuxièmement, ce code expire après un an, ce qui obligera vraisemblablement chaque cohorte à acheter ses propres copies (même si le manuel ne connaîtra pas de changements/ajouts chaque année, l’étudiant qui l’achètera en usagé se verra privé du corrigé cloud).

 

De l’effet à la cause

Pour ceux qui s’interrogent sur les origines de cette offre éditoriale au Québec (les trois éditeurs susmentionnés sont québécois), elles semblent prendre leur source sur un modèle américain qui s’est développé, quant à lui, autour des « incontournables » du monde scientifique (livres de référence pour les cours, études de cas, guides de rédaction).

Le manuel du style éditorial MLA (Modern Language Association), par exemple, connaît une version web depuis 2009. Son site nous apprend que « la version web du MLA Handbook inclut plus de deux cents exemples qui ne figurent pas dans le volume imprimé »[ii] (notre traduction). Une page-note à l’intention des bibliothécaires (A Note to Librarians) tente de justifier l’absence de licence web institutionnelle par souci de ménager le faible budget des bibliothèques. Le fil rouge de cette page reste la faveur concédée à une clientèle individuelle.

Cette formule éditoriale mixte a rencontré un terrain fertile dans le milieu académique, avant tout par  la dualité matérielle d’une même publication, le supplément ayant un support documentaire distinct du manuel théorique. De surcroît, la publication web  « verrouillée » venait à l’encontre des enseignants qui nourrissaient la conviction que le solutionnaire devrait être leur « terre sainte ». Certains d’entre eux ont été préalablement consultés par les éditeurs, auxquels ils ont donné leur consentement pour  la mise en application de cette offre restrictive.

Les éditeurs n’ont qu’une mission : vendre autant que possible, le plus vite possible. La formule de vente en soi leur importe peu. Jusqu’ici, rien de quoi faire rouspéter un bibliothécaire. Tant que le manuel exigé par les professeurs et réclamé par les étudiants se trouve sur les tablettes (réserve, collection générale, référence), les deux trafiqueurs de contenu se rejoignent dans le même but : desservir une large clientèle.  Mais la similitude s’arrête ici.

Avant, le matériel complémentaire numérique (en ligne) était un cas isolé. Depuis deux ans, la tendance va crescendo. Au premier abord, les maisons d’édition tiendraient à faire leur part dans  l’éducation des jeunes en tant que citoyens numériques responsables. En vérité, leur choix de format n’est qu’un subterfuge habile visant à stimuler l’écoulement de leur stock. Au lieu de vendre aux bibliothèques une quantité limitée du solutionnaire, le fournisseur incite chaque étudiant à s’acheter une copie imprimée du manuel pour ainsi bénéficier du complément web.

 

Les compétences informationnelles sont-elles en cause?

Les bibliothèques font preuve d’une grande capacité d’adaptation pour absorber la variété de formats sur le marché. Sa flexibilité est mise à grande épreuve, voire annihilée, face aux stratagèmes commerciaux comme celui qui vient d’être évoqué. Que faire devant les étudiants qui cherchent du secours auprès de leur bibliothécaire la veille de leur examen ? Que répondre à un enseignant qui avoue sa complicité avec l’éditeur par conviction que la solution aux exercices ne devrait se révéler facilement aux étudiants ? Et enfin, comment se fait-il que le numérique vient protéger des droits presque exclusifs, alors que nous sommes en plein mouvement de démocratisation de données ?

J’en suis au vif du sujet, car le but du présent billet est de susciter une prise de conscience à l’égard de l’édition spécialisée en publication pédagogique. Ce type d’édition risque d’avoir des retombées sur  la diffusion de l’information auprès de nos usagers et pourrait ébranler le « triangle de confiance » : étudiant – enseignant – bibliothécaire, à moins qu’une position commune ne soit prise envers les éditeurs concernés. Un pro de l’information doit veiller à la disponibilité et au libre accès à la documentation éducationnelle essentielle des formateurs comme des étudiants. C’est ainsi qu’il apporte sa contribution à l’apprentissage et à la réussite scolaire. Il nous revient de nous assurer qu’une licence web institutionnelle soit envisagée et mise en place par nos fournisseurs pour tout ouvrage destiné à l’enseignement.

L’apparition d’un nouveau support documentaire oblige également le bibliothécaire à ajuster sa vision sur les aptitudes des usagers de l’information, en prenant soin – tel que suggéré déjà dans l’introduction – d’aviser et former ces derniers au repérage et à l’utilisation d’une documentation que la bibliothèque même ne saura lui fournir.

Une autre conséquence évidente de ce « virage éditorial »  est l’organisation et le développement des collections numériques. Nous nous sommes tous confrontés au dilemme du format d’acquisition et de consultation en bibliothèque. Outre les implications juridiques (droits d’auteur), la multiplication des supports engendre une multiplication des politiques de consultation, de plus en plus difficile à gérer. Il ne faut pas oublier les implications technologiques, puisqu’il faut parfois implanter – en moyennant des coûts non-négligeables – des programmes comme la réserve électronique (e-Reserve) afin d’assurer un accès convivial et illimité aux références impératives du curriculum universitaire. Sans développer davantage dans cette direction, nous retenons l’ampleur de l’offre documentaire actuelle, directement proportionnelle à l’expertise sous-jacente du professionnel de l’information.

 

Pour conclure, il faut croire que le bibliothécaire n’a pas fini de se plier aux règles imposées par les éditeurs et que son rôle, surtout en milieu académique, prend plutôt la couleur d’un médiateur que celle d’un conseiller documentaire.

Est-ce seulement mon hallucination ou bien la mission des bibliothèques universitaires est-elle en train de subir une sournoise mutation ?

 

[i] L’exemple utilisé ici comme cas de figure est celui du livre « Fondements d’électronique » de Thomas Floyd, 6e éd., 2013. Catalogue en ligne : http://www.goulet.ca/catalogue/detail/fondements-d-electronique-6e-edition-version-couleur . Page consultée le 9 mai 2014.

[ii] MLA Handbook for Writers of Research Papers. En ligne: http://www.mlahandbook.org/fragment/faq#Differences. Page consultée le 9 mai 2014.

About E. Chiriac

Bibliothécaire à l'Université du Québec en Outaouais (art, informatique et sciences comptables); centres d'intérêt: bande dessinée québécoise, droit d'auteur et rédaction scientifique.

Une Réponse to “Compagnon Web des livres : un nid-de-poule numérique”

  1. Bonne observation mais lorsqu’il s’agit de manuels scolaires, ces livres sont avant tout pour un usage individuel dans le cadre d’une activité d’apprentissage. Tant mieux si l’étudiant profite d’un supplément web. Un peu dommage pour les bibliothèques mais il y a tant d’auteurs livres et tant à faire dans une bibliothèque académique …

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