Le libre accès : un phénomène toujours en expansion

Un peu d’histoire

On situe à l’année 1665, les débuts de la communication savante. D’une progression lente des premières revues, une croissance linéaire s’est effectuée de  la première moitié du XIXe siècle jusqu’à la seconde moitié du XXe siècle. L’investissement massif dans la recherche a par la suite favorisé l’explosion des publications. Particulièrement depuis les années 1970, les progrès de l’informatique ont propulsé la diffusion des travaux de recherche, permettant l’accès plus large à la documentation savante, notamment la revue scientifique en libre accès, apparue au début 1990 et permettant une diffusion gratuite pour tous sans restriction d’accès. (Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture, 2013)

Les technologiques sont maintenant particulièrement présentes, cependant, la question des coûts reliés à l’accès au savoir touche de plus en plus le monde des bibliothèques en quête de solutions. Bien que bon nombre de publications savantes soient maintenant disponibles, l’exaspération se fait sentir face aux tarifs d’abonnement des éditeurs et aux mesures d’austérité imposées aux établissements universitaires. Le clivage entre les bibliothèques et les éditeurs semble se dessiner de plus en plus. Étant un petit joueur sur ce grand échiquier, la bibliothèque du  Cégep et de l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue, où je travaille en tant que spécialiste en moyens et techniques d’enseignement, n’y échappe pas, loin de là.

Le libre accès : un mouvement international

Cette préoccupation du milieu de la recherche et des bibliothèques ne date cependant pas d’hier. Déjà, en 2001, 22 000 chercheurs de 161 pays provoquaient un mouvement de masse par le boycottage d’éditeurs refusant de rendre disponibles des articles six mois après leur publication (Erard, J., 2005). L’année suivante, l’Initiative de Budapest  pour l’accès ouvert est lancée et deux ans plus tard, en 2003, la Déclaration de Berlin était signée pour le libre accès à la connaissance en sciences exactes, sciences de la vie, sciences humaines et sociales (497 organismes et établissements signataires à ce jour). À la fin 2004, le Consortium des bibliothèques suisses avait décidé de ne pas renouveler son contrat avec Reed Elsevier, l’éditeur anglo-hollandais, devant une augmentation des tarifs jugée inacceptable. Plus récemment, en 2013, l’Université de Montréal a déconstruit un grand ensemble de périodiques électroniques en raison de l’augmentation des coûts d’abonnement.

De 1986 à 2003, les bibliothèques universitaires québécoises ont assumé une hausse de 315 % du prix d’abonnement alors que l’inflation a été  de 68 %. Uniquement de 2007 à 2011, les éditeurs ont imposé une hausse de 32,46 % du prix moyen des abonnements; le paradoxe étant que les articles revendus aux bibliothèques ont été financés à même les fonds publics.  On peut se faire une idée des profits engrangés par certains éditeurs sur le site des bibliothèques de l’Université de Montréal.

En réponse à ces augmentations et aux barrières sur l’accès au savoir érigées par ces mêmes éditeurs (les auteurs étant forcés de céder leurs droits) le mouvement du libre accès a pris une ampleur considérable. Dépôts institutionnels, revues en libre accès, voie verte, voie dorée, libre accès hybride, les pratiques sont multiples.

Le dépôt institutionnel, déjà préconisé en 2003 par l’initiative de Budapest, s’inscrit davantage dans la voie verte et vise ici la diffusion à grande échelle. Il s’agit ici de l’autoarchivage de publications scientifiques dans des archives ouvertes supportées par des établissements d’enseignement ou d’organisations.

Dans un autre registre, l’adaptation au libre accès a pris la forme d’une transformation de revues existantes et normalement payantes en revues disponibles gratuitement. De nouvelles  revues ont également été créées. Il s’agit de la voie dorée, reliée à la seconde recommandation édictée par l’initiative de Budapest : « Revues alternatives : en second lieu, les savants ont besoin des moyens pour lancer une nouvelle génération de revues alternatives engagées dans le libre accès et pour aider les revues existantes qui choisissent d’opérer la transition vers l’accès libre. »

Le libre accès permet donc une diffusion élargie vers de la communication savante. Parmi ces sources de documents, les dépôts institutionnels des universités québécoises maintenant bien implantés parmi les autres dépôts au Canada et d’ailleurs dans le monde font partie de ce mouvement. Référencés sur le web, les documents qui s’y trouvent peuvent être repérés à même les moteurs de recherche. Également, plusieurs sites diffusent des documents ou informent la communauté des avancées du libre accès, par exemple le site de l’ABRC (29 bibliothèques universitaires et deux établissements fédéraux du Canada), le Directory of Open Access Journal (revues provenant de 136 pays), le Global Media Journal: Canadian Edition, recueil de revues savantes gratuites de même que le site français sur le libre accès à l’information scientifique et technique.

Le mouvement est donc lancé et a beaucoup progressé. Il reste maintenant  à l’encadrer de manière à en assurer un développement durable. À cet égard en 2012, le sous-comité des bibliothèques de la CREPUQ proposait notamment les pistes suivantes dans un document intitulé « Pour un développement durable de la communication savante » :

Mettre en place au sein de chaque université une politique institutionnelle de libre accès avec tous les acteurs concernés du campus.

Mettre en place des fonds d’auteur pour appuyer la publication en libre accès.

Développer un plan d’action pour sensibiliser les chercheurs et les étudiants des cycles supérieurs aux enjeux du libre accès.

Encourager formellement et activement les organismes subventionnaires à poursuivre l’implantation de politiques de libre accès dans le financement de la recherche.

Soutenir la transition de revues locales vers un modèle de libre accès en fournissant l’expertise et l’infrastructure nécessaires.

Devenir signataire des déclarations internationales sur le libre accès.

Appuyer fortement les bibliothèques universitaires dans leurs démarches de (re)négociation de licences auprès des éditeurs commerciaux.

Des initiatives favorisant une meilleure diffusion du libre accès

À titre d’exemple, le Conseil de recherche en sciences naturelles et en génie (CRSNG) et le Conseil de recherche en sciences humaines (CRSH) se sont dotés de politiques, à l’image des Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC) dont la politique sur le libre accès est également en vigueur. Le fonds de recherche en santé du Gouvernement du Québec possède également sa Politique de libre accès aux résultats de recherche publiés.

Par ailleurs, sur le site sur le libre accès à l’information scientifique et technique, des éléments de politiques universitaires sont évoqués : « …certaines universités ont mis à disposition des moyens financiers pour inciter leur personnel à mettre en libre accès leur production. Il en est ainsi de l’université de Minho [au Portugal] dont le recteur a accordé, en 2005, des suppléments financiers pour les départements et les centres de recherche ayant mis en place la politique de dépôt obligatoire, décidée par l’université. La somme octroyée est proportionnelle au nombre de documents autoarchivés. »

Autre exemple, l’Université de Chapel Hill, en Caroline-du-Nord, l’Université Wisconsin-Madison et l’Université Berkeley ont chacune créé un fonds dédié au financement des articles en libre accès. Dans ce dernier cas, jusqu’à 3 000 $ peuvent être attribués aux auteurs pour couvrir leurs frais de publication.

Une fois publiés, il serait donc possible pour les auteurs de déposer également en libre accès. Comment le savoir? En consultant entre autres le site SHERPA/RoMEO. Le résultat d’une recherche de périodique ou d’auteur révèle la possibilité ou non d’accéder librement au texte.

À la fois pour les étudiants et les chercheurs, les possibilités se répandent. Internet est donc devenu, au même titre que les bases de données des bibliothèques, un bassin de documents scientifiques.*

Les avancées du libre accès sont de plus en plus significatives. Comme le mentionnait M. Richard Dumont, directeur général des bibliothèques de l’UdeM, dans un éditorial publié en octobre 2013 et portant sur le processus de communication savante, la décision d’adhérer au libre accès appartient surtout aux auteurs. Leur adhésion large à ce mode de diffusion et de communication assurera sa survie.

* À cet égard, parmi les paramètres admis par Google, certains symboles et opérateurs permettent d’affiner la recherche. Un atelier intitulé « Chercher et trouver sur le web invisible », donné à la Téluq en novembre 2013 par l’enseignant en Techniques de documentation du Cégep de Trois-Rivières, M. Frédérique Champoux, expose incidemment des stratégies efficaces pour explorer le web dans ses racoins les plus profonds. Ces stratégies sont aussi reprises  sur la page intitulée 10 syntaxes pour des recherches efficaces sur Google. Dans un contexte de recherche de documents, ces trucs sont particulièrement pertinents.

___________________________________________

CARLABRC et SPARC (2008) Une plus grande portée pour vos recherches : élargir le lectorat grâce aux dépôts institutionnels . Consulté le 19 janvier 2015 sur http://www.carl-abrc.ca/uploads/pdfs/sparc_repositories_f.pdf

Erard, J. (2005) Les tarifs d’abonnement aux revues scientifiques prennent l’ascenseur: le libre accès comme solution? Université de Genève – Presse Information Publications. Consulté le 19 janvier 2015 sur http://www.unige.ch/presse/archives/unes/2005/20050118elsevier.php?seek=print

Guédon, J.-C. (2014) Quand frappe la crise. Les coupures des abonnements aux revues de Wiley et au-delà. Université de Montréal. Consulté le 19 janvier 2015 sur http://www.enjeux-universitaires.ca/Enjeux_universitaires/Index_des_rubriques_files/EU26_R1.pdf

Libre accès à l’information scientifique et technique (s.d.). Consulté le 16 janvier 2015 sur http://openaccess.inist.fr/

Mercure, P. (2013) Travaux scientifiques, un univers sous haute tension – le ras-le-bol des bibliothèques, La Presse. Consulté le 19 janvier 2015 sur http://plus.lapresse.ca/screens/4201-d724-5262ed55-aae9-4bf3ac1c606d%7Cw-n3BRNxqGu~

Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (2013) Principes directeurs pour le développement et la promotion du LIBRE ACCÈS. Consulté le 16 février 2015 sur http://unesdoc.unesco.org/images/0022/002220/222085f.pdf

Sous-comité des bibliothèques de la CREPUQ (2012) Le libre accès : Pour un développement durable de la communication savante. Consulté le 16 janvier 2015 sur http://guides.bib.umontreal.ca/uploads/uploads/original/Libre-acces-presentation.pdf

U de M Nouvelles (2013) Bibliothèques : Les dindons de la farce. Consulté le 23 février 2015 sur http://www.nouvelles.umontreal.ca/campus/bibliotheques/20131015-les-dindons-de-la-farce.html

About Louis Paré

Spécialiste en moyens et techniques d'enseignement à la bibliothèque du Cégep et de l'Université du Qc en Abitibi-Témiscamingue

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  1. Le libre accès : un phénom&e... - 11 mars 2015

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