Les ambassadeurs d’Elsevier

Entre l’édition purement savante et le journalisme de masse ou le crowdsourcing de type Wikipédia, les chercheurs débutants n’ont aucun terrain d’entraînement. Non-familiers avec le jargon ésotérique des spécialistes, ils prennent leurs aises dans les médias grand public où le transfert d’information est perpétré sans contraintes sémantiques ni évaluation élitiste.

L’écosystème de la communication scientifique est sens dessus-dessous. Des canaux informels de diffusion du savoir se disputent l’attention des spécialistes et des néophytes: des blogues journalistiques (ex. Agence Science-Presse) ou académiques (de type café scientifique, carnets de recherche), des wikis, des réseaux scientifiques, enfin des entrepôts de données en libre accès. Ces derniers, de surcroît, se multiplient sans cesse, faisant carrément concurrence aux répertoires de bibliothèques: ils sont nationaux (HAL), spécialisés (ArXiv, Jurn) ou institutionnels. Le ROAR (Registry of Open Access Repositories) recensait plus de 3,400 archives ouvertes en 2013 (Tisserand-Barthole , 2013). Parallèlement aux dépôts universitaires, véritables réservoirs de la production savante interne, les publications scientifiques se promènent à travers des réseaux professionnels qui servent simultanément de plateformes d’auto-publication, de forums de discussion et de cartes d’affaires (ResearchGate, Academia.edu, MyScienceWork, etc.). Le format des publications libres devient aussi plus versatile, le langage plus convivial, comme pour brouiller les frontières avec la littérature grand public (ex. First Monday, MIT Press Essential Knowledge).

Face au repli du monde de la science, les éditeurs commerciaux tâchent de rénover leurs pratiques. Ils développent des vitrines web interactives et attirantes, des portes (entr)ouvertes vers leur contenu (démocratisation du savoir oblige!) qui ont pour rôle de cristalliser une communauté virtuelle: tel est le cas de Social Science Space, développé par SAGE ou de SciLogs du groupe Nature. Les passerelles de ses vitrines vers les médias sociaux donnent au journalisme citoyen le loisir d’enchaîner.

C’est dans ce contexte que s’insère l’appel à contribution d’Elsevier du 15 décembre dernier. Le blogue du célèbre éditeur annonçait alors le lancement de STM Digest, un recueil censé réunir des résumés non-techniques (Lay Summary) de ses publications avec un haut impact sociétal. Étaient visés dans un premier temps des secteurs d’importance stratégique, soit environnement/écologie et économie/finances. Détail non dénué d’importance, ces revues sont consultables en libre accès. Alors que les autres éditeurs ont choisi les blogues pour coopter le grand public dans la science en train de se faire (Citizen Science), le nouvel archétype éditorial Lay Summaries rejoint une audience élargie par l’entremise du réseau Mendeley: le Mendeley STM Digest Group relaye les résumés vulgarisés et sert, en conséquence, de plateforme de rencontre et de veille pour ceux en quête du nouveau.

En même temps, Elsevier s’ingéniait à séduire les savants en début de carrière (Early Career Researcher), car c’est à eux que l’appel s’adresse, en leur faisant miroiter les vertus de ce projet: accès rapide aux avancées de la science et, pourquoi pas, un coup de pouce pour leur carrière. En contribuant avec des synthèses au corpus mentionné, ces derniers accèdent aux lettres de noblesse scientifiques : ils sont consacrés ambassadeurs de la recherche (Research Ambassadors)!

Le concept d’ambassadeur corporatif n’est pas nouveau. Il a été mis à l’épreuve par Elsevier au début des années 2000 à la faveur des étudiants (Student Ambassadors) en sciences de la santé et en ingénierie. Aujourd’hui, bon nombre d’établissements d’enseignement (collèges et universités) comptent sur l’implication volontaire des étudiants afin d’augmenter leur renommée. Google et Wikipédia ont des programmes semblables.

De nature bénévole, la collaboration avec Elsevier ne paraîtra peut-être pas très alléchante. Elle n’attire d’autre récompense qu’un accès (30 jours) à ses publications (Scopus et ScienceDirect). Or, on ne saurait se douter que les chercheurs – ou du moins leur grande majorité – aient déjà accès à ces ressources par leur institution d’attache…En revanche, les collaborateurs reçoivent une consécration symbolique, ne serait-ce qu’à titre de « journalistes » pour un éditeur de marque.

La popularisation et la vulgarisation étaient jadis synonymes de banalisation de la recherche (Jacobi, 1986) et laissées alors au compte des journalistes. Le journalisme scientifique a eu longtemps un quasi-monopole de la vulgarisation du savoir, et ce, jusqu’au mouvement du Public Engagement with Science and Technology, « movement originating in the United Kingdom and favoring direct, face-to-face and dialogic communication between scientists and members of the public in preference to mediated communication » (Peters, 2013). De nos jours, elle relève incontestablement du devoir du chercheur. En effet, il revient à ce dernier de sensibiliser le public à l’endroit de ses découvertes, de donner lieu à une prise de conscience sur l’impact immédiat dans la société de toute innovation. Car au-delà de l’ancrage social de la recherche scientifique, il s’agit parfois d’accélérer l’adoption de nouvelles pratiques, enjeux de taille pour des domaines comme la biomédecine.

Kuehne et Olden (2015) considèrent les Lay Summaries comme une opportunité pour les spécialistes d’augmenter la visibilité, l’impact et la transparence de leurs recherches. Ce type de communication, synthétique et accessible, prend de plus en plus d’ampleur dans les cercles scientifiques. Des sociétés savantes, telle American Cancer Society, exigent que toute demande de subvention contienne, en plus d’une description technique du projet, un résumé adapté pour les profanes (Dubé & Lapane, 2014). Il serait, pour les chercheurs aspirants, une occasion d’exercer leurs aptitudes rédactionnelles à l’école des hauts standards éditoriaux. Cette expérience les préparerait à assumer le rôle de communicateur, capable d’agir sur deux registres – élitiste et populaire, dans le but de transformer le public en acteur du savoir et de réhabiliter la crédibilité de la science.

Il est temps de servir au public de la science sushi (référence au blogue du Scientific American)!

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Dubé, C.E. & Lapane, K.L. (2014). Lay Abstracts and Summaries : Writing Advice for Scientists. Journal of Cancer Education, 29(3), 577-579. Consulté le 14 mai 2015.

Jacobi, D. (1986). Diffusion et vulgarisation : itinéraires du texte scientifique. Paris : Les Belles Lettres.

Kuehne, L. M., & Olden, J. D. (2015). Opinion: Lay summaries needed to enhance science communication. Proceedings of the National Academy of Sciences of the United States of America, 112(12), 3585–3586. doi:10.1073/pnas.1500882112. Consulté le 14 mai 2015

Peters, H. P. (2013). Gap between science and media revisited: Scientists as public communicators. Proceedings of the National Academy of Sciences of the United States of America, 110(Suppl 3), 14102–14109. doi:10.1073/pnas.1212745110. Consulté le 12 mai 2015.

About E. Chiriac

Bibliothécaire à l'Université du Québec en Outaouais (art, informatique et sciences comptables); centres d'intérêt: bande dessinée québécoise, droit d'auteur et rédaction scientifique.

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