Le Congrès de l’Association canadienne des bibliothécaires académiques professionnels : moments marquants et pistes de réflexion

Du 31 mai au 2 juin 2015, j’ai eu la chance d’assister au Congrès de l’Association canadienne des bibliothécaires académiques professionnels (ACBAP) à Ottawa. Cette jeune association, qui n’existe que depuis 2 ans et demi, y proposait son deuxième congrès. Avec des conférenciers provenant surtout des États-Unis et du Canada anglais et une programmation fort intéressante, l’ACBAP souhaitait amorcer des réflexions critiques vis-à-vis nos pratiques. Je m’y suis rendue en me doutant bien que les conférenciers sauraient soulever bien des questions dans mon esprit… et je ne me suis pas trompée! Le bilan de ces deux journées et demie de conférence? Une remise en question professionnelle! Pas que j’envisage de changer de boulot — oh que non! —, mais les discussions entamées lors du congrès vont certainement remettre en question plusieurs acquis de mon travail de bibliothécaire.

La conférence d’ouverture a donné le ton des présentations à venir en exposant les réflexions de trois bibliothécaires sur ce que signifie adopter une démarche critique dans le contexte des bibliothèques académiques.  Emily Drabinski (Long Island University), Heidi Jacobs (University of Windsor) et Jessie Loyer (Mount Royal University) ont débuté leur présentation en tentant de définir ce que signifie avoir une  pratique critique : ce serait de reconnaître les structures dans lesquelles nous travaillons, les questionner et accepter de les déconstruire si nécessaire. Nous effectuons parfois des tâches sans nous questionner sur leur finalité, alors que cela est d’une importance capitale : notre travail nous sert-il à nous-mêmes, ou est-il directement utile à la communauté?

Nous devons prendre le temps de remettre en question les structures qui nous encadrent, mais surtout de le faire ensemble, en collaboration avec nos collègues de travail. Les conférencières ont soulevé le fait que la profession de bibliothécaire est une profession centrée sur les réponses : nous désirons répondre à nos usagers le plus rapidement et le plus complètement possible. Ce n’est pas facile, dans un tel contexte, d’accepter de ne pas avoir de réponse quand nous nous questionnons sur nos pratiques! L’innovation, pourtant, naît souvent lorsque nous acceptons de sortir de notre zone de confort.

La blanchitude 

Nous avons l’impression d’offrir un service égal pour tous… mais est-ce réellement le cas? Dans une séance de présentations portant sur la blanchitude des bibliothécaires académiques, j’ai appris qu’aux États-Unis, les usagers s’identifiant à une minorité visible ne reçoivent pas d’aussi bons services de référence que les autres, et qu’ils ont moins de suivi suite à leurs questions.  Ces derniers se sentent plus à l’aise de poser des questions quand ils voient, parmi le personnel de la bibliothèque, des personnes provenant de la même culture qu’eux. C’est un fait troublant lorsqu’on apprend qu’aux États-Unis, 86,1% des bibliothécaires sont blancs! Combien de personnes ne se sentent-elles pas à l’aise de venir nous voir pour nous poser des questions, et surtout comment faire pour assurer une réelle équité dans l’offre de services? Il faudrait peut-être d’abord avoir une meilleure représentativité des différentes cultures parmi le personnel des bibliothèques. Il serait intéressant de voir si les données canadiennes sont semblables aux données américaines sur ce point; je crois qu’en dehors des grands centres, la situation doit être similaire.

La neutralité

S’il y a un thème qui est souvent revenu lors des conférences, c’est bien celui-là! La neutralité est l’une des valeurs prédominantes de notre profession; elle fait même partie du code d’éthique de l’IFLA et de l’ALA. Nous visons la neutralité dans notre façon d’organiser les documents, dans les services de référence ainsi que dans nos relations avec les institutions qui nous emploient. Les conférenciers présents au congrès s’entendaient toutefois pour dire que la neutralité est un concept qui relève de l’utopie.  Pensons simplement à la classification de la Library of Congress utilisée dans les universités : elle vise à présenter une organisation neutre et universelle, mais nous n’avons qu’à examiner la place qu’elle accorde aux Amérindiens  pour voir qu’elle présente en fait la perspective du pouvoir.

Dans nos formations documentaires, nous encourageons les étudiants à utiliser les revues scientifiques pour leur validité, mais aussi pour leur neutralité; une participante a toutefois soulevé le fait que plus d’hommes participent au processus de revue par les pairs des périodiques scientifiques. Ce manque de représentativité peut-il affecter la neutralité des revues scientifiques (notamment dans le choix des articles publiés?) Au sein de nos institutions, choisir d’être neutre est en fait un choix politique. Comme l’a soulevé l’un des conférenciers concernant l’affaire Salaita, « not making a statement is still making a statement. »

L’affaire Salaita (ou l’importance de la liberté d’expression)

Steven Salaita est un professeur, auteur et conférencier dont le nom est devenu célèbre en 2013 lorsque l’Université de l’Illinois a soudainement refusé de lui donner un poste de professeur. La raison derrière ce refus? Les gazouillis publiés sur son compte Twitter personnel à propos du conflit israélo-palestinien et les actions militaires américaines à Gaza.  Cette affaire soulève de nombreux questionnements sur la liberté d’expression au sein des institutions universitaires, mais aussi parmi le personnel des bibliothèques. En effet, plusieurs pétitions ont été lancées dans le but de permettre à Steven Salaita d’être reconsidéré pour le poste… et seule une minorité de bibliothécaires a accepté de les signer. Parmi les raisons données pour justifier ce refus, il y a le désir de rester neutre, mais surtout la crainte d’exprimer une opinion contraire à son employeur. La peur de perdre son emploi ou de ne pas être considéré pour une promotion a aussi empêché les employés de faire valoir leur opinion.

Les bibliothécaires universitaires sont-ils réellement libres de s’exprimer? Lorsqu’un participant a indiqué que ceux qui avaient dû faire vérifier leur conférence par un supérieur avant de venir la donner au congrès n’étaient visiblement pas complètement libres, les regards gênés dans la salle ont clairement signifié que la liberté d’expression n’est pas encore complètement atteinte! L’affaire Salaita nous amène aussi à nous interroger sur l’influence des donateurs dans le système d’éducation. Avec la baisse du financement public des universités, nos institutions n’ont pas le choix de trouver d’autres sources de financement, que ce soit des donateurs privés ou des entreprises.  Toutefois, des mécanismes empêchant les donateurs d’influencer les décisions des institutions qu’ils financent devraient être mis en place; notons que dans l’affaire Salaita, l’un des donateurs aurait menacé de ne plus financer l’université si le professeur était embauché…

Si je devais retenir une seule chose de la riche programmation du congrès 2015 de l’ACPAB, ce serait qu’avoir un regard critique sur nos pratiques professionnelles est plus que jamais essentiel.

About Sandrine Vachon

Bibliothécaire à l'Université du Québec à Rimouski

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