Accessibilité des manuels de cours et comportement informationnel des étudiants

Parfois  recommandés, souvent obligatoires, les manuels de cours sont utilisés par les enseignants afin de permettre une meilleure intégration de la matière à l’extérieur des cours. Néanmoins, on peut se demander dans quelle mesure les étudiants utilisent réellement ces ressources et pour comprendre l’usage qu’ils en font, il importe d’abord de se questionner sur les facteurs pouvant influencer leur accessibilité.

Marché des manuels de cours

Le comportement informationnel des étudiants face aux manuels de cours est en partie lié à des facteurs externes tels que la disponibilité et le prix. L’évolution du marché des manuels de cours a fait couler beaucoup d’encre depuis quelques années pour des raisons qui ne sont pas sans rappeler la situation des publications scientifiques. Le Student Public Interest Research Groups (Student PIRGs), une organisation étudiante indépendante qui fait de la recherche et milite sur des enjeux touchant les étudiants à l’échelle des États-Unis, a publié un rapport en février 2015 indiquant que les prix des manuels de cours ont augmenté de 812% entre 1978 et 2014, ce qui est trois fois supérieur à l’inflation pour la même période (Senack et Student PIRGs, 2015, p. 6). À l’heure actuelle, un étudiant universitaire aux États-Unis doit s’attendre à débourser entre 1 200$ et 1 300$ de matériel de cours par année (Senack et Student PIRGs, 2015, p. 5). Au Canada, l’Agence de la consommation en matière financière du Canada a quant à elle estimé qu’un « montant allant de 800$ à 1 000$ par an est raisonnable pour planifier le coût des livres et autres fournitures » (2013).

Les facteurs expliquant cette hausse des prix rappellent la situation des grands éditeurs de revues scientifiques. Au sein du marché des manuels de cours en anglais, la concurrence est imparfaite puisqu’entre 80 et 90% du marché est contrôlé par cinq éditeurs (Senack et Student PIRGs, 2015, p. 7 ; Nicholls, 2012). Ces éditeurs, ayant peu de compétiteurs, peuvent alors augmenter leurs prix fréquemment en justifiant le tout par des rééditions fréquentes ou par l’inclusion de matériel supplémentaire (United States Government Accountability Office, 2013).

Les prix sont également influencés par le fonctionnement particulier du marché des manuels de cours dans lequel les « consommateurs » n’ont pas le libre choix du « produit » qu’ils achètent. Un étudiant qui s’inscrit à un cours  doit généralement se procurer le manuel obligatoire sélectionné par le professeur puisque les autres manuels (potentiellement à moindre coût) risqueraient de présenter une structure différente ne correspondant pas à celle du cours. L’étudiant n’a donc pas la possibilité de se tourner vers des alternatives moins dispendieuses (Senack et Student PIRGs, 2015, p. 7).

Comportement informationnel des étudiants

La hausse significative des prix représente un obstacle important à l’accessibilité des étudiants aux manuels de cours. Ceux-ci doivent donc trouver une alternative qui leur convient à un prix qu’ils sont prêts à payer. Le choix qu’ils feront dépend de plusieurs facteurs, notemment les formats disponibles, les modalités (ex. location ou achat) ainsi que le prix.

Une étude effectuée à l’université du Michigan en 2012 a indiqué que 63% des étudiants sondés ont acheté le manuel, 16% l’ont loué (p. ex. Chegg), 8% l’ont emprunté d’un ami, 2% l’ont emprunté à la bibliothèque et 10% ne se sont jamais procuré de copie (Nicholls, 2012). Cette même étude mentionne aussi que les étudiants de 2e et 3e année d’étude ont moins tendance à acheter les manuels que ceux de 1re année. De plus, plusieurs acheteurs ont la volonté de revendre ces manuels (60%) bien que la plupart aient eus de la difficulté à le faire auparavant (53%). Ces données montrent qu’une grande proportion d’étudiants choisit malgré tout d’acheter les manuels. L’étude de Nicholls révèle cependant la présence d’un autre comportement, celui de ne pas acquérir le manuel de quelque manière que ce soit. En 2011, un sondage mené auprès de 1 900 étudiants au baccalauréat dans 13 universités américaines a révélé que 7 étudiants sur 10 ont décidé de ne pas se procurer un manuel au moins une fois au cours de leurs études à cause de son coût (Student PIRGs, 2011). D’autres études ont confirmé ce phénomène, et ajoutés que plus de 25% des étudiants le font fréquemment (Senate Committee on Student Textbook Savings, 2014, p. 2, 20, 23). Un nombre considérable d’étudiants n’accèdent donc pas aux manuels de cours  à cause de leur prix prohibitif, mais cela a-t-il un impact sur leurs résultats ?

Selon l’étude du Student PIRGs (2011), 78% des étudiants qui ont choisi de ne pas se procurer un manuel ont indiqué qu’ils auraient de moins bons résultats au cours parce qu’ils n’ont pas d’exemplaire. Les coûts élevés des manuels peuvent également inciter les étudiants à effectuer un choix de cours qui tient compte du matériel obligatoire, à s’inscrire à moins de cours, ou encore à abandonner certains cours (Senate Committee on Student Textbook Savings, 2014, p. 45).

De manière générale, l’accessibilité des manuels de cours s’avère donc un enjeu important pouvant affecter les résultats des étudiants ainsi que le déroulement de leurs études. Certains administrateurs universitaires américains ont d’ailleurs affirmé que l’accessibilité des manuels de cours avait même un impact sur la rétention des étudiants (Slemp, 2013). Face à ces défis importants, une solution basée sur les principes du libre accès a émergé : les manuels de cours en libre accès. Souvent appelés manuels libres, ces manuels de cours sont disponibles sous différentes licences permettant leurs utilisation, modification et redistribution gratuite.

Opportunités pour les bibliothèques

L’émergence de ce type de ressources peut amener les bibliothèques à jouer un rôle très important. En 2013, l’ACRL indiquait que les transformations dans le domaine de l’éducation et des publications créent des opportunités de collaboration entre les experts en communication scientifique et en compétences informationnelles (2013, p. 5). Les bibliothécaires qui travaillent au développement des CI ont donc un rôle à jouer dans la promotion des manuels libres et du libre accès, de manière plus générale. Ces ressources, qui sont très utiles aux étudiants d’aujourd’hui, pourraient l’être davantage aux professionnels de demain. Avec la place grandissante qu’occupe l’enseignement à distance, les MOOCs et le « Lifelong Learning » (De Rosa et al., 2014), les ressources pédagogiques accessibles gratuitement pourraient avoir un rôle d’autant crucial à jouer.

Cet enjeu permet également d’aborder avec les étudiants un ensemble de notions liées aux compétences informationnelles telles que le processus de création de l’information ainsi que l’utilisation éthique de l’information. En effet, certains manuels libres ne suivent pas le même processus de publication que les manuels traditionnels, et utilisent de nouvelles formes de revues par les pairs. C’est le cas de la Open Textbook Library qui incite le corps professoral de diverses universités à réviser le contenu des manuels après leur parution sur la plateforme. Il peut également s’avérer utile d’aborder la distinction entre un manuel piraté disponible gratuitement et un manuel libre, notion possiblement floue pour un grand nombre d’étudiants.

Finalement, nous pourrions indiquer que cette sensibilisation ne doit pas uniquement être orientée vers les étudiants, mais qu’elle doit également tenter d’atteindre les professeurs. Ces derniers ont la possibilité de choisir un manuel libre qui épargnera beaucoup aux étudiants et qui pourrait même amener de meilleurs résultats à ses étudiants. En effet, une étude réalisée dans un cours d’introduction à la psychologie indique que les résultats des étudiants sont affectés de manière positive par l’utilisation d’un manuel libre, et que le taux d’abandon au cours diminue de manière significative (Hilton et Laman, 2012). Bien que cette étude  ne soit pas suffisante pour montrer une réelle supériorité des manuels libres, elle semble indiquer que ceux-ci ont au moins le potentiel d’être aussi efficaces que les manuels traditionnels tout en allégeant la charge financière de l’étudiant. Il est alors important pour l’enseignant intéressé à utiliser un manuel libre de faire un choix éclairé. Les bibliothécaires peuvent alors intervenir soit en offrant leur expertise en recherche et en les aidants dans l’évaluation des différents manuels. À titre d’exemple, voici quelques initiatives particulièrement intéressantes :

Conclusion

L’accessibilité des manuels de cours est un enjeu important qui s’inscrit dans la discussion plus large sur l’accès à la connaissance. Les prix élevés de ces ressources constituent une barrière à l’apprentissage autant pour les étudiants universitaires à temps plein que pour les apprenants en contexte d’éducation permanente. Les bibliothèques doivent donner une place à cet enjeu dans la promotion du libre accès qui est faite auprès des professeurs et des administrateurs. Elles peuvent également agir comme facilitateur en offrant du soutien et de la formation aux professeurs qui désirent adopter des manuels libres ou des alternatives moins dispendieuses. Finalement, les bibliothécaires doivent s’intéresser à l’utilisation qui est faite des manuels de cours par les étudiants afin de connaître les solutions permettant un meilleur accès à ces ressources.

Et dans vos milieux, quelles sont les initiatives pour favoriser l’accès aux manuels de cours ?

Bibliographie

Agence de la consommation en matière financière du Canada. 2013. « Un budget pour une vie d’étudiant — Combien vos études postsecondaires coûteront-elles? » In Site web de l’Agence de la consommation en matière financière du Canada.

Association of College and Research Libraries. Working Group on Intersections of Scholarly Communication and Information Literacy. 2013. Intersections of Scholarly Communication and Information Literacy: Creating Strategic Collaborations for a Changing Academic Environment. Chicago, IL : Association of College and Research Libraries.

De Rosa, Cathy, Joanne Cantrell, Peggy Gallagher, Janet Hawk, Irene Hoffman, Reneé Page, Lorraine J Haricombe et Deb Wallace. 2014. At a tipping point: education, learning & libraries : a report to the OCLC membership.

Hilton, John et Carol Laman. 2012. « One college’s use of an open psychology textbook ». Open Learning, vol. 27, no 3, p. 265‑272.

Nicholls, Natsuko H. 2012. Demographic Data on Textbooks and Usage Statistics : Implications for Textbook Cost-saving Analysis.

Senack, Ethan et Student PIRGs. 2015. Open Textbooks : The Billion Dollar Solution. Washington : The Student PIRGs.

Senate Committee on Student Textbook Savings. 2014. Recommendations to Save on Student Textbook Costs.

Slemp, Jen. 2013. « Why Students are Leaving the College Bookstore (According to College CFOs) ». Akademos.

Student PIRGs. 2011. « High Prices Prevent College Students from Buying Assigned Textbooks ». In Site web du Student PIRGs.

United States Government Accountability Office. 2013. College Textbooks : Students Have Greater Access to Textbook Information. GAO-13-368. 29 p.

About Félix Langevin Harnois

Bibliothécaire à l'École de technologie supérieure à Montréal.

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