L’autorité est construite et contextuelle (ou comment accorder sa confiance à un inconnu sans se faire avoir)

Synthèse de la présentation ayant eu lieu le 12 décembre 2018

Éthel Gamache, M.A., M.S.I., Université Concordia et Jean-Philippe Pouliot, M.S.I., Université du Québec à Chicoutimi

Dans le cadre des activités organisées conjointement par le Groupe de travail de la Promotion du développement des compétences informationnelles (GT-PDCI) et par le sous-comité des bibliothèques du BCI, 6 vidéoconférences sur les fondements du référentiel de compétences informationnelles en enseignement supérieur de l’Association of College and Research Libraries (ACRL) sont offertes aux bibliothécaires-formateurs et technicien.ne. s en milieu universitaire québécois. Les vidéoconférences proposent une présentation théorique, des partages d’expériences en formation et des exercices de mise en application. L’objectif de cette initiative est de soutenir l’appropriation du référentiel de l’ACRL par les bibliothécaires afin d’en favoriser l’intégration dans leurs pratiques pédagogiques et d’en favoriser l’adhésion par les bibliothèques universitaires québécoises. Les équipes d’animateurs sont composées de bibliothécaires formateurs québécois qui ont choisi de s’investir dans ces activités.

Synthétiser le nouveau référentiel de l’ACRL

La première vidéoconférence a eu lieu le mercredi 12 décembre 2018 sous le thème L’autorité est construite et contextuelle. Elle a débuté par une présentation du Référentiel de compétences informationnelles en enseignement supérieur, l’objectif étant de permettre aux participants de cerner leur vision de celui-ci. Comme activité d’introduction, nous avons invité les participants à inscrire les trois premiers mots qui leur venaient à l’esprit lorsqu’ils pensaient au référentiel dans Mentimeter, un logiciel de présentations interactives qui permet notamment la création de nuages de mots. L’exercice s’inscrivait dans la veine de l’écriture automatique. Les principaux éléments-clés qui en ressortissent furent :

  1. Sa nature abstraite
  2. Sa complexité
  3. Son caractère stimulant

Nuage de mots fondement #1

Figure 1. Nuage de mots généré lors de la visioconférence

Nous avons poursuivi par une synthèse rapide du référentiel afin de nous assurer que nous avions toutes et tous une compréhension de base partagée.

Le Référentiel de compétences informationnelles en enseignement supérieur de l’ACRL (2015) répond à un besoin de mise à jour qui s’impose par les changements dans le monde de l’information, soit en réponse à : 1) une évolution rapide des environnements éducatifs ; 2) la mobilité des écosystèmes informationnels ; 3) du rôle accru des étudiants dans la création de savoirs ; 4) et de celui des enseignants et des bibliothécaires dans l’enseignement des compétences informationnelles (CI). La norme qui a précédé le référentiel est la Norme sur les compétences informationnelles dans l’enseignement supérieur (2000). Elle avait été créée il y a 15 ans et a fait office d’autorité chez plusieurs bibliothécaires universitaires nord-américains.

Le nouveau référentiel est mieux adapté à l’évolution rapide des environnements éducatifs, notamment le changement de paradigme en éducation (transition du focus sur l’enseignement vers l’apprentissage) et l’arrivée de nouvelles technologies en éducation (environnements numériques d’apprentissage [ENA], etc.). Il répond également à la mobilité des écosystèmes informationnels et à une dynamique changeante qui amène l’usager à se repositionner de consommateur à producteur de savoirs, notamment en termes de format, de contenu, et de diversité.

Le tout amène l’arrivée de nouveaux joueurs et de nouveaux outils. Les limites sont constamment brouillées. Par exemple, on ne peut plus dire que les ressources de la bibliothèque sont les seules ressources fiables, car des ressources crédibles en libre accès sont disponibles gratuitement sur le Web. Mais on y retrouve aussi malheureusement des éditeurs prédateurs, qui constituent des sources moins fiables. Entre les deux, des outils comme Google Scholar offrent différentes qualités de matériel. Sans compter la refonte constante des outils déjà existants — chaque rentrée scolaire arrive avec ses outils remaniés. Donc, quelles seraient les balises stables dans un monde en constant changement ? Existent-elles ? Oui : ce sont les fondements (ACRL, 2015).

Le caractère abstrait du référentiel (ACRL, 2015) a été soulevé par les bibliothécaires, notamment lorsqu’on le compare à la Norme (ACRL, 2000), qui était plus claire en ce qui concerne les indicateurs de « performance ». Ceci étant dit, cette ambiguïté s’explique par le désir du nouveau référentiel (ACRL, 2015) d’être plus universel et moins contraignant. La question qui tue demeure : comment faire, moi, en tant que bibliothécaire, pour développer ces habiletés et dispositions chez mes étudiants ? C’est la question à laquelle la série de vidéoconférences tente de répondre. Pour ce faire, des bibliothécaires ont partagé avec nous leurs expériences de ce fondement. Nous avons conclu avec un exercice de métacognition en groupe.

Méthodologie et fondements théoriques du nouveau référentiel

Afin de répondre correctement à ces grands changements, une méthodologie de restructuration en fondements a été appliquée. En termes de fondements théoriques, les trois axes principaux sont :

  • les Threshold concepts (Wiggins et McTighe, 2004) : « concepts de base qui, une fois maîtrisés par l’apprenant, lui ouvrent de nouvelles perspectives et avenues de compréhension d’une discipline ou d’un domaine de connaissances plus complexe. La compréhension de ces fondements entraîne un changement profond chez l’apprenant. Seule leur maîtrise permet à l’apprenant de devenir expert du champ d’études ou du domaine de connaissances. Les fondements peuvent être considérés comme des portails que l’apprenant doit franchir afin d’élargir ses horizons et sa compréhension. » (Meyer, Land & Baillie, 2010)
  • la métacognition : « […] consiste à être conscient de ses processus mentaux et à les comprendre. Elle met l’accent sur la façon dont les gens apprennent et traitent l’information, en tenant compte de la connaissance qu’ont les personnes de leur façon d’apprendre. » (Livingston, 1997)
  • la métalittératie : « […] élargit la portée des compétences informationnelles traditionnelles (déterminer, accéder, repérer, comprendre, produire et utiliser) pour inclure la production et la diffusion conjointes de l’information dans des environnements numériques participatifs (collaborer, produire et partager). Cette approche exige une adaptation constante aux nouvelles technologies et une compréhension de la pensée critique et des efforts de réflexion nécessaires pour prendre part aux activités de ces espaces collaboratifs en ligne en tant que producteurs, collaborateurs et diffuseurs. » (Mackey & Jacobson, 2014)

Le nouveau référentiel se veut également moins prescriptif, plus universel et adaptatif aux multiples réalités. Il est également mieux adapté à l’implication des communautés qui créent l’information.

L’anatomie d’un fondement[1]

Il n’existe aucun ordre spécifique entre les fondements ; ils sont autonomes, même s’ils entretiennent des relations entre eux. Chaque fondement se présente en trois sections :

  • La définition du fondement, qui l’explique et le contextualise ;
  • Les habiletés que le fondement est amené à développer chez l’étudiant ;
  • Les dispositions dans lesquelles les étudiants devraient se retrouver lorsque le fondement est maîtrisé.

L’autorité est construite et contextuelle

L’autorité est souvent comprise comme étant liée au commandement ou au pouvoir « brut », alors qu’ici elle concerne davantage la capacité d’influence. Le référentiel pousse cette idée encore plus loin, considérant également le contexte de création de l’information :

« La qualité des sources d’information dépend de l’expertise et de la crédibilité de leurs auteurs. Elle est également évaluée en fonction des besoins d’information exprimés et du contexte dans lequel les renseignements seront utilisés. L’autorité d’une source d’information est un construit du fait que diverses communautés sont susceptibles de reconnaître différents types d’autorité. Elle est aussi contextuelle puisque le besoin d’information aide à déterminer le niveau d’autorité requis. » (ACRL, 2016, p. 8)

Partage d’expériences

Pour illustrer les pratiques de formation documentaire portant sur ce fondement, au Webinaire du 12 décembre trois bibliothécaires formateurs, soit Christine Brodeur de Polytechnique Montréal, Pascal Martinolli de l’Université de Montréal et Michael Groenendyk de l’Université Concordia ont présenté des initiatives qu’ils mettent en application en lien avec les habiletés et dispositions de ce fondement.

Pascal Martinolli

Pour mettre les étudiants en mode « esprit critique », Pascal Martinolli propose d’introduire une erreur volontaire dans un atelier de formation. L’étudiant. e qui la repère avant la fin de la formation est récompensé.e.

Pascal anime également des ateliers d’évaluation de sources en distinguant critique de contenu et critique des autorités. Une capsule vidéo de Christophe Michel explique bien ces deux types d’évaluation.

Finalement, il nous a présenté son « foutaisomètre » : une grille d’analyse ludifiée pour synthétiser les notions vues en atelier.

Christine Brodeur

Avec Christine Brodeur, dans le cadre d’un cours à la maîtrise et au doctorat, les étudiants doivent trouver le même article dans Google Scholar et dans Web of Science. Ils remarquent habituellement rapidement que le nombre de citations est différent pour chacune des bases de données. Il leur est demandé d’observer les citations. Les bibliothécaires les aident à voir que celles offertes par Google Scholar sont parfois bonnes, mais qu’on y retrouve aussi des documents dont on ne peut pas connaître la provenance, des doublons, et même parfois des documents avec des dates plus anciennes que l’article original. Ces problèmes ne se posent pas avec Web of Science. Donc, en se basant seulement sur où ils ont cherché, ils peuvent savoir si leurs résultats seront plus ou moins fiables.

Michael Groenendyk

Finalement, avec Michael Groenendyk, nous nous sommes intéressés à l’utilisation des bases de données pour la recherche en affaires. Il y a beaucoup d’informations écrites sur les entreprises sur le Web, à la fois dans les journaux et sur les blogues. Cette information n’est pas toujours bonne. Les concurrents et les vendeurs à découvert (ou short sellers) diffusent souvent de l’information négative au sujet d’une entreprise, notamment pour nuire aux bénéfices d’une l’entreprise et à la valeur de ses actions, comme nous l’avons vu avec l’exemple de la compagnie Tesla, Elon Musk et leurs voitures électriques. En plus de connaître le nom de sources réputées d’information commerciale, il est également utile de consulter des analystes spécialisés dans la production de rapports sur une entreprise. Des bases de données reconnues, telles que Thomson One, fournissent les rapports que ces analystes ont rédigés. En formations, il est souligné que les chercheurs gagnent à utiliser ces rapports pour obtenir un point de vue plus neutre sur ce qui se passe au sein d’une entreprise et sur sa véritable valeur.

Activité de clôture

Pour finir le webinaire du 12 décembre, nous avons invité les participants à inscrire dans un tableau Padlet des activités qui répondent aux habiletés et dispositions proposées par le fondement :

padlet

Figure 3. Extrait du tableau Padlet

Le tableau est disponible à l’adresse suivante : https://bit.ly/2Ep0WdN. Vous êtes invités à l’enrichir si le cœur vous en dit !

Conclusion

Pour conclure, nous aimerions partager une perle de notre collègue Pascal Martinolli : l’autorité, c’est essentiellement un raccourci de jugement. C’est parce que nous n’avons pas le temps ni les ressources nécessaires pour mener toutes les études nécessaires à l’avancement de nos projets que nous choisissons de faire confiance à des experts crédibles qui les ont déjà effectuées. Et tout part de là : dès que nous citons des personnes, encore faut-il s’assurer de leur crédibilité, de leur rigueur, etc. afin de garantir que nous basons nos écrits sur des sources fiables.

Et c’est précisément ce que le fondement L’autorité est construite et contextuelle tente de faire. Il invite les apprenants à questionner les autorités, en reconnaissant leurs différents types et leur évaluation contextuelle. L’objectif est d’apprendre à douter, de se positionner dans un état de scepticisme éclairé. Dès lors, toutes les initiatives pédagogiques en ce sens tendront vers l’atteinte de l’objectif de ce fondement.

73 participantes de 16 universités québécoises ont pris part à cette vidéoconférence : merci !

[1] Pour consulter tous les fondements, vous pouvez consulter la page Web du Référentiel de compétences informationnelles en enseignement supérieur.

Liste de références

Association of College and Research Libraries. (2005). Norme sur les compétences informationnelles dans l’enseignement supérieur de l’Association of College & Research Libraries (ACRL) (trad. par Groupe de travail sur la formation documentaire du Sous-comité des bibliothèques de la Conférence des recteurs et des principaux des universités du Québec). Repéré à http://www.bci-qc.ca/wp-content/uploads/2017/08/normeacrl-web-03-05-v4-1.pdf

Association of College and Research Libraries. (2015). Framework for Information Literacy for Higher Education. Repéré à http://www.ala.org/acrl/sites/ala.org.acrl/files/content/issues/infolit/Framework_ILHE.pdf

Association of College and Research Libraries. (2016). ACRL Framework for Information Literacy Sandbox. Repéré à http://sandbox.acrl.org/

Association of College and Research Libraries. (2016). Référentiel de compétences informationnelles en enseignement supérieur (trad. par Groupe de travail de la promotion du développement des compétences informationnelles). Repéré à http://ptc.uquebec.ca/pdci/system/files/documents/administration/referentiel_acrl_2016-vf_0.pdf

Association of College and Research Libraries. (2017). ACRL Framework for Information Literacy Toolkit. Repéré à https://acrl.libguides.com/framework/toolkit

Latham, D., Gross, M., & Julien, H. (2018). Implementing the ACRL Framework: Reflections from the Field. College & Research Libraries, 0. Repéré à https://crl.acrl.org/index.php/crl/article/view/17397

Livingston, J. A. (1997). Metacognition: an overview. State University of New York at Buffalo. Repéré à https://eric.ed.gov/?id=ED474273

Mackey, T. P., & Jacobson, T. E. (2014). Metaliteracy: reinventing information literacy to empower learners. Chicago: ALA Neal-Schuman.

McMaster Libraries. (2018, juin). How library stuff works: Authority is constructed and contextual. [Fichier vidéo]. Repéré à https://youtu.be/TPfuOvnbrmY

Meyer, J., Land, R., & Baillie, C. (2010). Editors’ preface. Dans Meyer, Jan, Land, Ray, & Baillie, Caroline (Éds), Threshold concepts and transformational learning. Rotterdam: Sense Publishers.

Wiggins, G., & McTighe, J. (2004). Understanding by design: professional development workbook. Alexandria: Association for Supervision and Curriculum Development.

À propos de Jean-Philippe Pouliot

Bibliothécaire en arts et lettres à la bibliothèque Paul-Émile-Boulet de l'Université du Québec à Chicoutimi.

Rétroliens/Pings

  1. Développer des compétences informationnelles en milieu universitaire - 5 avril 2019

    […] Accéder à l’article […]

    J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :