Pire que le Spam? Les éditeurs prédateurs, ce qu’ils peuvent faire à votre réputation de chercheur, comment éviter leurs pièges

Article corédigé par les membres du groupe de travail sur les éditeurs prédateurs du réseau de l’Université du Québec

Le courriel avait pourtant l’air si élogieux.

Dear Colleague! We have reviewed your other research manuscripts which are accessible on the Internet. We are so indulged to invite you to submit any of your other new works to our journal

N’est-ce pas merveilleux, quelqu’un qui suit si attentivement vos travaux? Oui… mais non!

Depuis une dizaine d’années, un déferlement de ces messages douteux submerge les boîtes courriel des chercheuses et chercheurs, au point d’être devenu une véritable plaie pour plusieurs (de 5 à 15 messages par semaine!). Si vous l’ignoriez encore, vous êtes en présence de l’écosystème des éditeurs prédateurs.

Les éditeurs prédateurs sont des entités commerciales qui exploitent le principe de l’auteur/payeur sous-jacent au libre accès en exigeant un paiement en échange de prétendus services éditoriaux et de révisions par les pairs inexistants ou extrêmement minimaux. Ils se caractérisent par des informations fausses ou trompeuses et des pratiques de sollicitation agressive et sans discernement. [Définition combinant celles du PDCI et CIRAD.fr]

Si on considère l’impact sur la qualité des publications scientifiques, le problème n’est pas anecdotique. On estime que 250 000 articles par année publiés dans ces revues douteuses obtiennent au moins une citation dans d’autres articles. Une liste noire de ces éditeurs, Cabells’ Predatory, qui a vu le jour en 2017, compte désormais plus de 15 000 titres et est en croissance constante. Le domaine de la santé, très compétitif, est un véritable terrain de jeu pour ces entreprises peu scrupuleuses. Le contexte socio-économique et géographique semble jouer un effet catalyseur important. Selon The Economist (2020), des milliers de titres figurant sur la liste noire de Cabells prétendent être basés en Europe ou en Amérique du Nord, mais ne fournissent aucune preuve, telle qu’une adresse valide. Pour d’autres pays tel que le Nigeria, Cabells ne recense que quelques revues fiables, mais 1 100 revues prédatrices. En Inde, les chiffres sont respectivement de 300 et 4 400. Les auteurs et autrices de ces articles sont souvent originaires de pays en développement ou de puissances montantes comme la Chine (Xia, 2017), mais des universitaires occidentaux ont également été pris en flagrant délit. Une étude récente recensait 686 articles des 15 plus grandes universités canadiennes, principalement en santé (Babb, 2021).

Pour en savoir plus sur l’ampleur du problème dans nos établissements du réseau de l’Université du Québec (UQ), nous avons mené une série d’entrevues avec des chercheurs et chercheuses de divers domaines à différents points de leur carrière. L’approche se veut donc qualitative et cherche à évaluer l’empreinte des éditeurs prédateurs dans l’environnement académique du réseau de l’UQ.

La démarche utilisée

Nous sommes allés à la rencontre de chercheuses et chercheurs provenant de notre réseau avec lesquels nous avons réalisé des entrevues de 20 à 30 minutes. En prévision de ces dernières, nous avons développé, en équipe, un guide d’entretien semi-structuré de 7 questions et 3 sous-questions, majoritairement à développement. Nous y retrouvons des questions concernant les pratiques de sollicitation des revues, de même que la gestion de ces dernières par les scientifiques. Nous avons aussi sondé les perceptions ou les expériences qu’ont les chercheurs et chercheuses par rapport au monde de l’édition prédatrice et ils et elles ont eu l’occasion de s’exprimer concernant de possibles pistes de solutions visant à mieux les soutenir en regard du phénomène. En tout, nous avons obtenu et analysé des témoignages de la part de 20 scientifiques.

L’analyse des témoignages – ce qu’on en retient

Quelques personnes interrogées, qui reçoivent des courriels douteux depuis quelques années déjà, ont observé que les solliciteurs se font de plus en plus insistants. Ces sollicitations qui atterrissent dans leur boîte courriel ne sont pas seulement des invitations à soumettre un article, on sollicite les scientifiques pour agir à titre de personne réviseuse, de membre du comité éditorial ou de conférencière ou conférencier invité. Et en l’absence d’une réponse, on les relance! Ces demandes insistantes ne sont souvent pas cohérentes avec les domaines d’expertise de nos spécialistes. Quelques répondants et répondantes ont remis en doute la performance des filtres antipourriel pour les aider à reconnaître ces invitations non légitimes.

La majorité des personnes interrogées ont confiance en leur instinct, et admettent avoir très peu de temps à consacrer à des vérifications plus poussées. Malgré cela, certaines usent de bons réflexes de vérification pour démasquer les courriels provenant d’éditeurs louches. Plusieurs d’entre elles ont admis écarter d’emblée toutes les revues qu’elles ne connaissent pas ou qui ne figurent pas dans les principales bases de données de publications scientifiques, comme dans le Journal Citation Reports. Elles vont aussi consulter leur bibliothèque de références (EndNote, Zotero, Mendeley…) pour vérifier si le nom de la revue les sollicitant y figure (et est donc une source qu’ils ont déjà consultée). D’autres vont faire des recherches sur le Web avec le nom de la revue et des expressions comme “predatory journal”. Quelques-unes vont même chercher l’adresse postale du prétendu éditeur pour vérifier s’il s’agit d’un emplacement existant et réaliste. Finalement, sonder leur réseau pour connaître l’opinion de leurs pairs, ou demander l’aide de leur bibliothécaire sont d’autres stratégies évoquées par les personnes interrogées.

Quelques scientifiques nous ont par ailleurs confié être plus embêtés avec les congrès prédateurs dont on entend moins souvent parler – certaines des personnes interrogées se sont même déjà fait prendre. Si l’idée que les revues légitimes et les éditeurs sérieux ne font pas ce genre de sollicitation est répandue, il est néanmoins souligné que les gros joueurs de l’édition scientifique, ceux dont la crédibilité est déjà bien établie, se livrent aussi à ce genre de pratique de sollicitation plus ou moins cohérente avec les expertises des scientifiques, ce qui contribue à semer le doute.

La majorité reconnaît la pertinence de sensibiliser les chercheurs et les chercheuses, et la plupart des personnes interrogées perçoivent la relève comme étant moins bien outillée, ou subissant une plus grande pression pour publier. Ces conditions les rendent plus vulnérables devant ce genre de piège pouvant rapidement ternir la réputation de la personne qui choisirait de répondre « présent » à ces invitations. Certains des scientifiques qui ont participé aux entrevues ont également partagé leurs craintes que ce genre d’atteinte à la réputation ne se limite pas qu’aux auteurs et autrices des écrits diffusés dans ces revues peu reluisantes, mais vient aussi ternir la réputation de leur établissement d’attache. Plusieurs sont d’avis qu’on a donc tout intérêt à sensibiliser non seulement nos étudiants et étudiantes et nos collègues immédiats, mais également tous les chercheurs et chercheuses qui gravitent dans nos réseaux, voire la communauté scientifique au grand complet.

Outre la conséquence d’entacher la réputation, la perte de visibilité des travaux et des résultats de la recherche est également évoquée par nos répondantes et répondants comme un autre effet dommageable de diffuser dans de tels lieux de publication.Ils ont entendu quelques histoires d’horreur à ce sujet, par exemple, de chercheurs dont les résultats de recherche obtenus après plusieurs mois ou années de travail ont disparu d’Internet. Ainsi, lorsqu’en cours de route, les auteurs et autrices réalisent avoir soumis leur écrit à une revue prédatrice, il n’est pas facile de demander le retrait d’un manuscrit auprès de ces revues. Aussi, en l’absence d’un consentement final de leur part, les manuscrits soumis seront publiés, ne laissant plus de possibilité de faire marche arrière et de trouver une revue légitime. Si ces revues illégitimes peuvent diffuser les contenus sur des sites Web, la pérennité de ces derniers est loin d’être garantie. Et surtout, n’étant pas indexés dans la plupart des bases de données bibliographiques consultées par les scientifiques, ces articles risquent de demeurer assez bien cachés. La communauté est ainsi privée de résultats de recherches qui auraient pu contribuer à l’avancement des savoirs, n’eût été la supercherie exploitée par quelques personnes mal intentionnées.

Finalement, nos échanges ont mis en évidence le fait que le spectre de la prédation appliqué à l’édition scientifique est très vaste. Il existe plusieurs déclinaisons de ce qu’est un éditeur prédateur, par exemple, l’éditeur qui envoie des courriels non sollicités d’invitations à publier et qui n’offre aucun réel service lié à la révision et à l’édition scientifique ou encore l’éditeur qui envoie ce genre d’invitations non sollicitées et qui offre des services d’édition scientifique et de révision, mais dont le niveau n’est pas toujours reconnu comme étant acceptable. Si certains critères sont largement reconnus pour guider les scientifiques dans l’évaluation du lieu de publication légitime, tous ne s’entendent pas sur les caractéristiques qui font d’une revue ou d’un éditeur un lieu de publication acceptable. Certains éditeurs importants, comme MDPI, Elsevier et Hindawi, sont pointés du doigt en raison de stratégies de marketing qui s’apparentent à celles utilisées par les éditeurs non légitimes.

Des outils pour sensibiliser à l’édition prédatrice

En 2018, un groupe de travail composé de bibliothécaires et de personnes professionnelles de la recherche a été mis en place au sein du réseau de l’UQ afin de s’attarder au phénomène de l’édition prédatrice. Le mandat de ce groupe est de produire des outils sensibilisant les chercheurs et chercheuses ainsi que les étudiants et étudiantes de cycles supérieurs à cette problématique.

Au fil des années, le groupe de travail a développé des outils pour favoriser l’identification de pratiques douteuses liées aux revues ou aux congrès prédateurs lorsque le besoin se présente.

La sensibilisation au regard des revues prédatrices

  1. Du matériel promotionnel, offert à tous et toutes, en français et en anglais, est disponible pour afficher ou pour être intégré en signature de courriel.
  1. Une grille d’évaluation d’une revue à l’intention des bibliothécaires a pour objectif de fournir des indicateurs permettant d’évaluer les risques qu’une revue ou qu’un éditeur soit prédateur.
  2. Une capsule vidéo destinée aux nouveaux chercheurs et chercheuses ainsi qu’aux étudiants et étudiantes de cycles supérieurs intitulée « Le chercheur et le prédateur. Ou reconnaître et se prémunir contre les éditeurs prédateurs : conseils pour les enseignants et les étudiants aux cycles supérieurs ». Cette capsule, d’une durée approximative de trois minutes, présente des informations et des ressources pour mieux reconnaître, se protéger et comprendre les enjeux liés à la publication dans des revues prédatrices.

La sensibilisation au regard des congrès prédateurs

Les dernières productions du groupe de travail concernent les congrès prédateurs. Deux nouveaux outils visent à sensibiliser à l’existence de ces congrès et à faciliter leur repérage par une évaluation guidée par divers indices.

  1. Une affiche de sensibilisation « Savoir reconnaître un congrès prédateur » présente différents indices à surveiller dans l’évaluation d’un appel à congrès.
  2. Une liste de vérification des congrès prédateurs suggère une liste détaillée d’indices pour faciliter leur repérage.

Tous ces outils, offerts sous licences Creative Commons, sont répertoriés dans la section « Éditeurs prédateurs » du site Web de la Promotion du développement des compétences informationnelles (PDCI) du réseau de l’UQ.

D’autres ressources

Au-delà des ressources produites par le réseau de l’UQ, plusieurs outils sont disponibles sur le Web pour aider dans le repérage et l’évaluation des revues ou congrès. Nous en listons quelques-uns :

Avez-vous vos propres outils de détection ou d’évaluation des éditeurs prédateurs? N’hésitez pas à les présenter en commentaire!

Des pistes à envisager

La section précédente a mis de l’avant plusieurs outils de sensibilisation et d’évaluation s’adressant aux bibliothécaires et aux scientifiques. Les entretiens menés avec nos chercheurs et chercheuses ont par ailleurs permis de faire ressortir des pistes à envisager pour sensibiliser et freiner le phénomène grandissant de l’édition prédatrice. Quelques idées ont capté notre attention, dont l’élaboration d’une politique institutionnelle qui permettrait d’encadrer le phénomène à l’intérieur des murs des différents établissements. Nous retenons également la proposition visant la création d’une journée sur l’édition prédatrice lors de laquelle des formations et des ateliers pourraient avoir lieu. L’importance d’informer les étudiants et étudiantes aux cycles supérieurs est ressortie à plusieurs reprises. Certaines personnes ont suggéré la conception d’une campagne de sensibilisation ou même l’offre d’une formation obligatoire dans le programme d’étude. Finalement, quelques professeures et professeurs rencontrés se sont montrés intéressés par la création d’une communauté de pratique. Celle-ci pourrait être mise en place à l’aide d’un outil collaboratif (p. ex. wiki) et les personnes pourraient y partager des témoignages et des impressions de revues qu’ils considèrent comme prédatrices ou, du moins, douteuses.

Les prédateurs ne cessent de se renouveler et de faire usage d’ingéniosité pour piéger les scientifiques. Avec le temps, des variantes, comme l’apparition des congrès prédateurs, de faux indicateurs bibliométriques et même de faux prix ont vu le jour. Il importe donc de rester à l’affût du phénomène.

Les références bibliographiques

Anonyme. (2021). How to spot dodgy academic journals. The Economist. https://www.economist.com/graphic-detail/2020/05/30/how-to-spot-dodgy-academic-journals

Babb, M.N. (2021). Canadian Academics’ use of predatory journals. Journal of the Canadian Health Libraries Association / Journal de l’Association des bibliothèques de la santé du Canada 42(3) : 140-153. https://doi.org/10.29173/jchla29579

Délégation en information scientifique et technique de la Cirad. (2022). Éviter les revues et éditeurs prédateurs : définition et indices. Cirad. https://coop-ist.cirad.fr/publier-et-diffuser/eviter-les-revues-et-editeurs-predateurs/

Université du Québec. (2022). Éditeurs prédateurs. Promotion du développement des compétences informationnelles (PDCI). http://ptc.uquebec.ca/pdci/editeurs-predateurs

Xia J, Li Y, Situ P (2017) An overview of predatory journal publishing in Asia. Journal of East Asian Libraries 2017(165) : 4. https://scholarsarchive.byu.edu/cgi/viewcontent.cgi?article=2699

À propos de marie-michèle

agente de recherche Université du Québec

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